« Joseph eut un songe, et il le raconta à ses frères, qui le haïrent encore davantage ».
Genèse 37:5
« Ô mon père, j’ai vu en songe onze étoiles, et aussi le soleil et la lune ; je les ai vus prosternés devant moi. — Ô mon fils, ne raconte pas ta vision à tes frères, car ils monteraient un stratagème contre toi ; le Diable est, certes, pour l’homme un ennemi déclaré. Ainsi ton Seigneur te choisira et t’enseignera l’interprétation des rêves, et Il parachèvera Son bienfait sur toi ».
Coran 12:4-6
« Voici, le soleil, la lune et onze étoiles se prosternaient devant moi »… Son père le réprimanda : « Que signifie ce songe que tu as eu ? Faut-il que nous venions, moi, ta mère et tes frères, nous prosterner en terre devant toi ? » Ses frères eurent de l’envie contre lui, mais son père garda le souvenir de ces choses.
Genèse 37:9-11
Joseph (Yusuf), jeune adolescent, fait un songe : onze étoiles, le soleil et la lune se prosternent devant lui. Le songe annonce sa future élévation au rang de prophète et de gouverneur. Mais la réaction de son père Jacob diverge radicalement entre la Bible et le Coran. Dans le récit biblique, Jacob réprimande son fils, semble offusqué par la prétention que recouvrirait ce songe, et s’inquiète presque comme s’il en éprouvait de l’envie. Dans le Coran, Jacob accueille le songe comme une promesse divine, et le seul réflexe qu’il transmet à Joseph est protecteur : ne le raconte pas à tes frères, ils te haïssent déjà.
Ce que dit la Bible : un père qui réprimande
Le récit de la Genèse est en deux temps. Joseph fait d’abord un premier rêve, celui des gerbes : ses propres gerbes se dressent et celles de ses frères se prosternent autour. Il le raconte, et la réaction des frères est immédiate : « Joseph eut un songe, et il le raconta à ses frères, qui le haïrent encore davantage »1.
Puis vient un second songe, où apparaissent cette fois le soleil, la lune et onze étoiles. Joseph le raconte à son père et à ses frères. Mais la réaction du père surprend : « Son père le réprimanda, et lui dit : Que signifie ce songe que tu as eu ? Faut-il que nous venions, moi, ta mère et tes frères, nous prosterner en terre devant toi ? Ses frères eurent de l’envie contre lui, mais son père garda le souvenir de ces choses »2.
Jacob, censé être un prophète, ne reconnaît pas la révélation que son fils vient de recevoir : il y voit une prétention, presque une insolence. Le verbe employé (« le réprimanda ») est sans équivoque. Et la formule qui clôt le passage est tout aussi déconcertante : « son père garda le souvenir de ces choses ». Le texte hébraïque (shamar et-haddabar) suggère un mélange de méditation et de méfiance — Jacob ne croit pas, il conserve, comme s’il attendait de voir. Aucune parole d’élévation, aucun encouragement, pas le moindre conseil de protection vis-à-vis des frères dont la haine vient pourtant d’être rapportée à deux reprises.
Ce que dit le Coran : un père qui protège
Le récit coranique commence directement par un seul songe — pas de doublon maladroit — qui combine déjà les astres et leur prosternation : « Ô mon père, j’ai vu en songe onze étoiles, et aussi le soleil et la lune ; je les ai vus prosternés devant moi »3.
La réaction de Jacob (Ya’qub) est l’inverse exact de la réprimande biblique. Il ne questionne pas la légitimité du songe — il en reconnaît immédiatement la portée prophétique — et son premier réflexe est protecteur : « Ô mon fils, ne raconte pas ta vision à tes frères, car ils monteraient un stratagème contre toi ; le Diable est, certes, pour l’homme un ennemi déclaré »4.
Et il poursuit en annonçant à son fils son élection prophétique, dans une parole pleine d’amour et d’espérance : « Ainsi ton Seigneur te choisira et t’enseignera l’interprétation des rêves, et Il parachèvera Son bienfait sur toi »5.
Le contraste paternel
Ces deux versions ne diffèrent pas sur les faits — un songe d’élévation, des frères jaloux — mais sur la figure du père prophète. Le Jacob biblique ne reconnaît pas la prophétie de son fils ; il s’en formalise, en garde mémoire avec circonspection, et n’avertit jamais Joseph du danger qui le guette. Le Jacob coranique, lui, sait. Il sait que son fils est choisi, il sait que ses autres fils sont rongés par l’envie, et il accomplit son rôle de père et de prophète : il protège, il enseigne, il annonce. Là où la Bible peint un père dépassé par la lucidité de son enfant, le Coran restitue à Jacob ce qui doit caractériser tout prophète : la clairvoyance et la tendresse.