Moïse implora l’Éternel : « Pourquoi, ô Éternel, ta colère s’enflammerait-elle contre ton peuple ? […] Reviens de l’ardeur de ta colère, et repens-toi du mal que tu veux faire à ton peuple ».
Exode 32:11-12
« Ô Seigneur, pardonne à moi et à mon frère et fais-nous entrer en Ta miséricorde, car Tu es le plus Miséricordieux des miséricordieux ».
Coran 7:151
« Et l’Éternel se repentit du mal qu’il avait déclaré vouloir faire à son peuple ».
Exode 32:14
« Mon Seigneur, si Tu avais voulu, Tu les aurais détruits avant, et moi avec. Vas-Tu nous détruire pour ce que des sots ont fait ? »
Coran 7:155
« Pardonne maintenant leur péché ! Sinon, efface-moi de ton livre que tu as écrit ».
Exode 32:32
« Lorsque son Seigneur Se manifesta sur le Mont, Il le pulvérisa et Moïse tomba foudroyé. Quand il revint à lui, il dit : Gloire à Toi ! Je me repens à Toi ; et je suis le premier des croyants ».
Coran 7:143
Après l’épisode du veau d’or, la colère de Dieu menace de consumer le peuple d’Israël. La Bible et le Coran racontent tous deux ce moment, mais l’attitude prêtée à Moïse y diffère radicalement. Dans le récit biblique, Moïse interpelle Dieu avec une fermeté presque comminatoire : il Lui ordonne de « revenir sur sa colère », Lui demande de « se repentir », et va jusqu’à formuler un véritable ultimatum : « efface-moi de ton livre ». Dans le Coran, Moïse implore en termes d’humilité absolue, conscient qu’il n’est rien devant son Seigneur.
Ce que dit la Bible : un Moïse comminatoire, et un Dieu qui se repent
Le texte biblique frappe par son ton. Moïse ne supplie pas, il argumente — et il instruit Dieu. Il Lui rappelle la honte qui rejaillirait sur Lui aux yeux des Égyptiens, Lui demande de se souvenir des promesses faites à Abraham, et conclut par un impératif : « Reviens de l’ardeur de ta colère, et repens-toi du mal que tu veux faire à ton peuple »1.
Le verbe employé en hébreu est nāḥam (נחם) : « se repentir, regretter, revenir sur sa décision ». Et la Bible affirme ensuite que Dieu obtempère : « Et l’Éternel se repentit du mal qu’il avait déclaré vouloir faire à son peuple »2.
Le problème théologique est immense. Dieu, par définition omniscient et immuable, peut-Il « se repentir » ? Peut-Il être amené à regretter une décision sous la pression d’un mortel ? Mais le récit ne s’arrête pas là. Quelques versets plus loin, Moïse revient devant Dieu avec ce qui ressemble à un ultimatum : « Pardonne maintenant leur péché ! Sinon, efface-moi de ton livre que tu as écrit »3.
« Sinon » : le mot pèse. Un prophète peut-il poser une condition à Dieu ? Peut-il proposer son propre effacement comme monnaie d’échange ? Le texte hébraïque ne laisse pas place à l’ambiguïté : c’est bien un Moïse qui négocie d’égal à égal, voire qui menace.
Ce que dit le Coran : un prophète prosterné
Le ton coranique est aux antipodes. Moïse (Mûsâ) s’adresse toujours à Dieu en serviteur, jamais en interlocuteur. Après l’épisode du veau d’or, sa supplication est entièrement orientée vers la miséricorde : « Ô Seigneur, pardonne à moi et à mon frère et fais-nous entrer en Ta miséricorde, car Tu es le plus Miséricordieux des miséricordieux »4.
Quand Allah éprouve son peuple par un tremblement de terre, Moïse plaide — mais en reconnaissant la souveraineté absolue de Dieu et l’absence totale de mérite chez l’humain : « Mon Seigneur, si Tu avais voulu, Tu les aurais détruits avant, et moi avec. Vas-Tu nous détruire pour ce que des sots ont fait ? »5.
Et l’épisode le plus parlant : lorsque Moïse demande à voir Dieu, et qu’Allah fait apparaître une trace de Sa majesté sur la montagne — la montagne est pulvérisée, Moïse tombe foudroyé. Quand il reprend conscience, sa première parole n’est pas une plainte : c’est une glorification et un acte de repentir : « Gloire à Toi ! Je me repens à Toi ; et je suis le premier des croyants »6.
Ici, c’est Moïse qui se repent — non Dieu. Le rapport hiérarchique est rétabli dans son ordre naturel : le serviteur s’abaisse, le Seigneur demeure.
Deux théologies, deux Moïses
Au-delà du contraste de ton, c’est toute une conception de la prophétie qui se joue. Le Moïse biblique discute avec Dieu, Lui rappelle Ses promesses, exige qu’Il revienne sur Sa parole, et obtient gain de cause. Le Moïse coranique sait que Dieu ne se reprend jamais, qu’Il n’a de comptes à rendre à personne, et que le rôle du prophète n’est pas de plaider contre Dieu mais de plaider auprès de Lui. L’attitude impétueuse n’est pas, dans la théologie islamique, un trait de force : c’est une faute. Et c’est précisément cette faute que le Coran lave du portrait de Moïse.