L’Évangile de Luc s’ouvre sur quatre versets que peu de fidèles lisent vraiment — et pour cause : leur auteur y avoue, noir sur blanc, écrire comme un historien, non comme un prophète. Le voici, dans le texte :
Plusieurs ayant entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, suivant ce que nous ont transmis ceux qui ont été des témoins oculaires dès le commencement et sont devenus des ministres de la parole, il m’a aussi semblé bon, après avoir fait des recherches exactes sur toutes ces choses depuis leur origine, de te les exposer par écrit d’une manière suivie, excellent Théophile, afin que tu reconnaisses la certitude des enseignements que tu as reçus.
L’auteur de Luc — Luc 1:1-4
Quatre aveux en trois versets
Relisons ce prologue : tout, dans ces lignes, dénonce un travail d’homme. D’abord, « plusieurs ayant entrepris de composer un récit »1 : l’auteur reconnaît que d’autres avaient déjà écrit avant lui — son évangile est un récit parmi plusieurs. Ensuite, il écrit « suivant ce que nous ont transmis ceux qui ont été des témoins oculaires » : lui-même n’a rien vu ; il dépend de témoignages de seconde main. Puis vient l’aveu décisif : « il m’a aussi semblé bon » — une décision personnelle, un choix d’homme, non un ordre venu du ciel. Enfin, il a mené des « recherches exactes » : une enquête, méthode d’historien. Aucun « Ainsi parle le Seigneur ». Aucune dictée divine. Un auteur qui enquête, sélectionne, et rédige parce que cela lui « a semblé bon ».
De la « parole de Dieu » à « l’inspiration »
C’est ici qu’un rappel historique s’impose. Pendant des siècles, la Bible fut inaccessible au commun des fidèles : recopiée à la main, puis figée dans un latin que le peuple ne lisait pas, réservée au clergé. On la présentait alors, sans nuance, comme la parole de Dieu. Mais l’imprimerie, puis les traductions en langues vulgaires, la mirent entre toutes les mains — et des prologues comme celui de Luc devinrent lisibles par tous. Comment soutenir que Dieu a dicté mot pour mot un texte qui commence par « il m’a semblé bon, après enquête » ?
De là, un glissement : on cessa de parler de parole de Dieu verbatim pour parler d’inspiration . Les auteurs humains auraient écrit, avec leur style, leurs sources et leurs recherches, mais « poussés par l’Esprit »2. L’aveu est de taille : « inspiration » signifie que les mots sont d’un homme, même si l’élan viendrait de Dieu. On est loin, très loin, d’une révélation dictée.
Ce qu’une révélation ne dit pas
Et c’est tout le contraste. Là où Luc écrit « il m’a semblé bon », le Coran affirme l’exact opposé du Prophète : « il ne prononce rien sous l’effet de la passion ; ce n’est rien d’autre qu’une révélation inspirée »3. Une révélation ne commence pas en avouant qu’on a mené l’enquête et qu’on écrit parce que cela nous a plu : elle se donne comme parole de Dieu, non comme œuvre d’auteur. Le prologue de Luc, lui, est d’une honnêteté désarmante : c’est celui d’un homme consciencieux qui rassemble des traditions pour un protecteur — un beau travail d’historien, mais un travail d’homme, et rien de plus.
- Luc 1:1-4 (Louis Segond). « Théophile » (littéralement « ami de Dieu ») n’est pas, comme on le croit parfois, un neveu de l’auteur : le texte l’appelle « excellent » (grec kratistos), titre réservé aux personnages de haut rang ; c’est un dédicataire, sans doute un protecteur. ↩︎
- La doctrine chrétienne de l’inspiration s’appuie sur 2 Timothée 3:16 (« Toute Écriture est inspirée de Dieu »). Elle n’est pas récente ; mais elle revient à reconnaître que les mots sont ceux de l’auteur humain, non la dictée directe de Dieu — exactement ce que le prologue de Luc impose d’admettre. ↩︎
- Coran 53:3-4 (traduction du Complexe du Roi Fahd) : le Messager ne parle pas de son propre chef ; le texte se donne comme parole de Dieu, non comme composition humaine. ↩︎