21 juin 2026 4 min de lecture Islamologia

« Roi » ou « Pharaon » ? Le détail historique que le Coran connaît et que la Bible ignore

La Bible et le Coran racontent tous deux le songe du souverain d’Égypte que Joseph (Yûsuf) interprète1. Mais ils ne nomment pas ce souverain de la même façon — et, sur ce simple mot, l’un des deux textes commet une erreur historique que l’autre évite.

BibleCoran

Au bout de deux ans, Pharaon eut un songe. Voici, il se tenait près du fleuve.

Genèse 41:1

Et le roi dit : « En vérité, je voyais (en rêve) sept vaches grasses mangées par sept maigres ; et sept épis verts, et autant d’autres, secs. »

Coran 12:43 — Yûsuf

Un même récit, deux titres

La Bible appelle le souverain de Joseph « Pharaon » : « Pharaon eut un songe »2. Le Coran, lui, l’appelle « le roi » : « Et le roi dit »3 — et jamais, dans toute la sourate de Joseph, il ne le nomme « Pharaon ».

Ce choix n’a rien d’un hasard, car le Coran connaît parfaitement le mot « Pharaon » : il l’emploie des dizaines de fois — mais uniquement pour le souverain de l’époque de Moïse : « Ô Pharaon, je suis un Messager de la part du Seigneur de l’Univers »4. Pour Joseph, c’est « le roi » ; pour Moïse, c’est « Pharaon ». La Bible, elle, dit « Pharaon » pour les deux.

Ce que dit l’égyptologie

Or l’égyptologie tranche en faveur du Coran — et elle est unanime. Le mot dont vient « Pharaon », l’égyptien per-ʿaa (« la grande maison »), désignait d’abord le palais royal, et n’en vint à désigner le roi lui-même qu’à partir du Nouvel Empire (XVIIIe dynastie, vers 1539-1292 av. J.-C.) — l’époque de Moïse5. La plus ancienne attestation connue du mot employé pour s’adresser au roi en personne figure d’ailleurs dans une lettre au roi Akhénaton, de cette même XVIIIe dynastie6.

À l’époque de Joseph, bien antérieure (Moyen Empire et Deuxième Période intermédiaire), le souverain n’était donc pas « Pharaon » mais « roi ». L’appeler « Pharaon » est un anachronisme : on plaque sur son époque un titre qui n’apparaîtra que des siècles plus tard. C’est l’erreur que commet la Bible — et que le Coran, lui, évite scrupuleusement.

Joseph, avant l’ère des « Pharaons »

Encore faut-il que Joseph ait vécu avant cette époque — et c’est le cas. La Bible le place plusieurs siècles avant Moïse : les Hébreux séjournent « quatre cent trente ans »7 en Égypte avant l’Exode. Deux explications, qui se rejoignent, rendent alors compte du « roi » coranique.

1. Une explication chronologique. Selon la chronologie biblique, Joseph arrive en Égypte vers le XIXe siècle av. J.-C., au Moyen Empire (XIIe dynastie, sous les Sésostris)8. Or, à cette époque — bien antérieure au Nouvel Empire —, même les souverains autochtones n’étaient pas encore appelés « Pharaon », mais « roi » (nesout). Le titre n’existait tout simplement pas encore.

2. Une explication dynastique. D’autres situent Joseph sous les Hyksôs, à la Deuxième Période intermédiaire (XVe dynastie, vers 1650 av. J.-C.). Les Hyksôs étaient un peuple sémite venu du Levant (Canaan), installé peu à peu dans le delta du Nil (capitale Avaris), qui régna sur le nord de l’Égypte en repoussant la dynastie autochtone vers le sud, à Thèbes9. Leur titre même le dit : en égyptien, heqa-khasout, « rois des pays étrangers » — des rois, non des « Pharaons ». Et cette hypothèse a un mérite de plus : elle explique qu’un étranger sémite comme Joseph ait pu s’élever au sommet de l’État, sous des souverains de sa propre origine.

Dans les deux cas, la conclusion est la même : du temps de Joseph, le souverain d’Égypte se nommait « roi », jamais « Pharaon ». Moïse, lui, appartient au Nouvel Empire, l’ère du titre « Pharaon ». C’est très exactement la distinction que fait le Coran.

Conclusion

La question s’impose alors : comment le Prophète ﷺ, dans l’Arabie du VIIe siècle, sans aucun accès à l’égyptologie — science née au XIXe siècle avec le déchiffrement des hiéroglyphes —, aurait-il pu opérer cette distinction exacte que la Bible elle-même n’a pas su faire ? Là où le texte biblique projette « Pharaon » sur toutes les époques, le Coran dit « roi » pour Joseph et « Pharaon » pour Moïse, conformément à ce que l’histoire ne confirmera que bien plus tard. Un détail minuscule ; mais un détail que rien, à l’époque, ne permettait de connaître.

  1. Bible citée selon Louis Segond ; Coran selon la traduction du Complexe du Roi Fahd (Hamidullah). ↩︎
  2. Genèse 41:1 (Louis Segond) ; toute la péricope de Genèse 41 nomme ce souverain « Pharaon ». ↩︎
  3. Coran 12:43, sourate Yûsuf (Complexe du Roi Fahd). ↩︎
  4. Coran 7:104 (Complexe du Roi Fahd) ; le Coran réserve le terme « Pharaon » (Firʿawn) au souverain de Moïse. ↩︎
  5. Encyclopædia Britannica, article « Pharaoh » : « pharaoh, (from Egyptian per ʿaa, “great house”), originally, the royal palace in ancient Egypt. The word came to be used metonymically for the Egyptian king under the New Kingdom (starting in the 18th dynasty, c. 1539–c. 1292 bce)… » (« à l’origine le palais royal ; le mot en vint à désigner le roi sous le Nouvel Empire, dès la XVIIIe dynastie »). Même étymologie dans l’ouvrage de référence de Sir Alan Gardiner, Egyptian Grammar (Oxford). ↩︎
  6. Avant cela, le titre générique du souverain égyptien était nesout (« roi »). La première attestation de per-ʿaa appliqué directement au roi date du règne d’Akhénaton (XVIIIe dynastie, XIVe s. av. J.-C.). ↩︎
  7. Exode 12:40 (Louis Segond) : « Le séjour des enfants d’Israël en Égypte fut de quatre cent trente ans. » ↩︎
  8. Chronologie biblique (Exode 12:40 ; 1 Rois 6:1) : arrivée de Joseph vers 1876 av. J.-C. Voir les travaux des Associates for Biblical Research. ↩︎
  9. Les Hyksôs (égyptien heqa-khasout, « chefs/rois des pays étrangers »), peuple sémite (cananéen) du Levant, s’installèrent dans le delta du Nil (capitale Avaris) et fondèrent la XVe dynastie (v. 1650-1550 av. J.-C.), régnant sur la Basse-Égypte tandis qu’une dynastie autochtone se maintenait à Thèbes, au sud. Sources : World History Encyclopedia ; Encyclopædia Britannica. ↩︎