21 juin 2026 4 min de lecture Islamologia

« Plus de Chosroês après lui » : ces empires et ces pays que le Prophète a nommés d’avance

À son époque, le monde se partageait entre deux superpuissances : la Perse et Byzance. Qu’un homme d’une tribu désertique annonce leur chute — et nomme, une à une, les terres qui tomberaient — tenait de la folie. Tout s’est pourtant accompli1.

HadithHistoire

Quand Chosroês périra, il n’y aura plus de Chosroês après lui ; et quand César périra, il n’y aura plus de César après lui. Et vous dépenserez leurs trésors dans la voie de Dieu.

إِذَا هَلَكَ كِسْرَى فَلاَ كِسْرَى بَعْدَهُ، وَإِذَا هَلَكَ قَيْصَرُ فَلاَ قَيْصَرَ بَعْدَهُ، وَالَّذِي نَفْسُ مُحَمَّدٍ بِيَدِهِ لَتُنْفِقُنَّ كُنُوزَهُمَا فِي سَبِيلِ اللَّهِ.

Bukhârî & Muslim (Abû Hurayra)

L’Empire perse sassanide est anéanti : Yazdgard III, dernier Chosroês, est tué en 651 — nul ne lui succède. Byzance, elle, perd la Syrie, l’Égypte et la Palestine.

Chute des Sassanides, VIIe siècle

[À Suraqa, lancé à sa poursuite :] Comment seras-tu quand tu porteras les deux bracelets de Chosroês ? — Chosroês fils de Hormuz ? — Oui, Chosroês fils de Hormuz.

كَيْفَ بِكَ إِذَا لَبِسْتَ سِوَارَيْ كِسْرَى؟ قَالَ: كِسْرَى بْنِ هُرْمُزَ؟ قَالَ: نَعَمْ، كِسْرَى بْنِ هُرْمُزَ.

al-Bukhârî ; al-Bayhaqî, Dalâ’il

Devenu musulman, Suraqa vit jusqu’au califat de ʿUmar. Après la chute de la Perse, ʿUmar lui fait porter, devant la foule, les bracelets d’or du Chosroês vaincu.

Sous ʿUmar (~636)

Vous conquerrez l’Égypte. Quand vous l’aurez conquise, traitez bien ses habitants, car ils ont un pacte de protection et un lien de parenté.

إِنَّكُمْ سَتَفْتَحُونَ مِصْرَ، وَهِيَ أَرْضٌ يُسَمَّى فِيهَا الْقِيرَاطُ، فَإِذَا فَتَحْتُمُوهَا فَأَحْسِنُوا إِلَى أَهْلِهَا، فَإِنَّ لَهُمْ ذِمَّةً وَرَحِمًا.

Sahih Muslim (Abû Dharr)

L’Égypte est conquise par ʿAmr ibn al-ʿÂs entre 639 et 642 (forteresse de Babylone d’Égypte, puis Alexandrie).

Conquête de l’Égypte, 639-642

Allah a replié pour moi la terre, et j’en ai vu les orients et les occidents ; et la domination de ma communauté atteindra ce qui m’en a été montré.

إِنَّ اللَّهَ زَوَى لِيَ الأَرْضَ فَرَأَيْتُ مَشَارِقَهَا وَمَغَارِبَهَا، وَإِنَّ أُمَّتِي سَيَبْلُغُ مُلْكُهَا مَا زُوِيَ لِي مِنْهَا.

Sahih Muslim (Thawbân)

En moins de quatre-vingts ans, l’islam atteint l’Atlantique : Târiq ibn Ziyâd débarque à Gibraltar en 711 et ouvre al-Andalus.

Gibraltar / al-Andalus, 711

Les deux superpuissances

Annoncer la fin de la Perse et de Byzance, c’était comme prédire aujourd’hui l’effondrement simultané de deux empires mondiaux. Le Prophète ﷺ le fait pourtant, et de la manière la plus engageante : « plus de Chosroês après lui ». Mieux encore : pendant son exil, traqué, il lance à Suraqa — l’homme lancé à ses trousses pour le capturer — qu’il portera un jour les bracelets du roi de Perse. Prophétie nominative, personnelle, matérielle. Sous ʿUmar, l’Empire perse s’effondre, et le vieux Suraqa ceint les bracelets de Chosroês devant tous2.

Des terres nommées une à une

Le Prophète ne s’arrête pas aux empires. Il nomme l’Égypte, recommande d’en bien traiter les habitants — conquise en 639-642. Il annonce la prise de Jérusalem dans une séquence précise : d’abord sa propre mort, puis la conquête de la ville, puis une peste meurtrière. Et c’est exactement dans cet ordre que tout survient : la conquête en 637, suivie aussitôt de la peste d’Amwâs (638)3. Il voit enfin « les orients et les occidents » de la terre passer sous l’autorité de sa communauté : en quatre-vingts ans, l’islam s’étend de l’Atlantique aux confins de l’Inde.

Annoncé dans la faiblesse, non dans la force

On objectera : ces conquêtes, les musulmans les ont cherchées parce qu’elles étaient annoncées — prophéties auto-réalisatrices. L’objection bute sur les dates. Pendant le siège de Médine, assiégés et affamés, les croyants entendent le Prophète — brisant un rocher du fossé — leur promettre les palais de Perse, de Byzance et du Yémen4. La prophétie naît dans la faiblesse. Et surtout, « plus de Chosroês après lui » ne se décrète pas : c’est l’extinction définitive d’un empire, qu’aucune volonté humaine ne garantit.

Conclusion

Comment un homme, au cœur d’un désert, a-t-il pu nommer — et de façon vérifiable — la fin des deux plus grands empires de son temps, la conquête de l’Égypte, de Jérusalem, du Maghreb, jusqu’à un bijou précis au poignet d’un homme précis ? Chacune de ces paroles était un pari risqué : une seule qui échoue, et tout s’écroule. Aucune n’a échoué.

  1. Hadiths cités selon les recueils sunnites de référence ; traduction de l’auteur. Les piliers de cet article sont des hadiths muttafaq ʿalayh (Bukhârî et Muslim) ou rapportés par Muslim, du plus haut degré d’authenticité. ↩︎
  2. Récit de Suraqa rapporté par al-Bukhârî et al-Bayhaqî (Dalâ’il an-Nubuwwa). Quand les trésors de Perse parviennent à ʿUmar, celui-ci appelle Suraqa et lui fait porter les bracelets, accomplissant la parole prophétique. ↩︎
  3. Hadith des six signes, rapporté par al-Bukhârî (ʿAwf ibn Mâlik). Jérusalem est prise pacifiquement par le calife ʿUmar en 637-638 ; la peste d’Amwâs frappe le Shâm en 638-639, emportant des compagnons. L’ordre annoncé (mort → Jérusalem → peste) est respecté. ↩︎
  4. Prophétie du Fossé (Khandaq), an 5 de l’hégire (627), rapportée par Ahmad et an-Nasâ’î (chaîne hasan). Faite alors que les musulmans étaient assiégés à Médine. — À distinguer des hadiths plus tardivement contestés (Constantinople, Rome, Inde), dont la gradation est discutée et sur lesquels cet article ne s’appuie pas. ↩︎