4 juillet 2026 4 min de lecture Islamologia

Matthieu, Marc, Luc, Jean : quatre Évangiles anonymes, de l’aveu des spécialistes

Qui a écrit les Évangiles ? La réponse des spécialistes — critiques agnostiques comme théologiens croyants — est unanime sur un point : les textes eux-mêmes ne le disent pas. Les quatre Évangiles sont anonymes ; les noms qu’on leur prête ne figurent nulle part dans leur corps. Écoutons-les1 :

« Les quatre Évangiles ont circulé anonymement pendant des décennies après leur rédaction. »

Bart Ehrman — critique du texte, agnostique

« Aucun des quatre Évangiles n’identifie son auteur ; les noms de Matthieu, Marc, Luc et Jean proviennent de la tradition de l’Église du IIe siècle. »

Raymond E. Brown — bibliste catholique

« Le texte des Évangiles lui-même n’offre aucune indication sur son auteur. »

Michael J. Kruger — bibliste évangélique

« À l’origine, les Évangiles étaient des textes sans nom : formellement anonymes. »

Daniel B. Wallace — critique du texte, évangélique

Des textes qui ne se nomment jamais

Le fait est acquis, et il ne prête guère à discussion : nulle part, dans le corps de Matthieu, Marc, Luc ou Jean, l’auteur ne se présente ni ne signe. Les noms n’apparaissent que dans les titres (« Évangile selon Matthieu », et ainsi de suite), ces superscriptions qui, de l’aveu des spécialistes du texte — à commencer par Bruce Metzger, doyen de la discipline — ne font pas partie du texte original mais furent ajoutées ensuite2. Même les critiques évangéliques le concèdent : Daniel Wallace parle de textes « formellement anonymes », et Philip Comfort, qui a catalogué les plus anciens manuscrits, rattache ces titres à la tradition manuscrite, non à la plume des évangélistes3.

« Selon Matthieu » : comment l’Église a attribué les noms

Reste la vraie question : si aucun manuscrit ne nous est parvenu signé par son auteur, d’où sortent les noms ? Le mécanisme est bien établi par les historiens. À l’origine, chaque communauté ne possédait qu’un évangile, qu’il était inutile de nommer. Mais dès qu’on réunit plusieurs récits côte à côte, il fallut les distinguer — impossible de ranger dans la même armoire quatre livres tous intitulés « l’Évangile ». C’est cette nécessité pratique qui fit naître les titres « Évangile selon Matthieu », « selon Marc » (grec kata), comme l’a établi l’historien Martin Hengel : une seule bonne nouvelle, que l’on différenciait en précisant « selon » quel témoin4.

Restait à décider quel nom accoler à quel texte. Faute de signature, l’Église s’en remit à la tradition et à la déduction : on rattacha chaque écrit soit à un apôtre (Matthieu, Jean), soit au proche d’un apôtre (Marc, présenté comme l’interprète de Pierre ; Luc, comme le compagnon de Paul), afin de lui assurer une autorité apostolique. Le bibliste catholique Raymond Brown résume le procédé sans détour : « Les désignations placées en tête des Évangiles reflètent le jugement de savants chrétiens du IIe siècle, qui rassemblaient les traditions et les conjectures disponibles sur l’auteur probable. »5. En clair : un travail d’attribution, pas de signature.

Les noms sont venus au second siècle

D’où viennent alors « Matthieu », « Marc », « Luc » et « Jean » ? De la tradition. Le premier à attribuer fermement les quatre Évangiles à ces quatre noms est Irénée de Lyon, vers 180 — soit près d’un siècle après leur rédaction. Sur la fiabilité de ces attributions, les savants divergent : pour les critiques comme Ehrman ou Raymond Brown, ce sont des conjectures tardives ; pour des conservateurs comme Martin Hengel, Daniel Wallace ou Michael Kruger, les titres seraient au contraire précoces et dignes de foi6. Mais sur l’essentiel, tous s’accordent : le texte, lui, est muet. Les noms sont un ajout, pas une signature.

Et pour le musulman ?

Le constat n’a ici rien d’embarrassant — il est même attendu. Là où le chrétien hérite de quatre récits humains, anonymes et baptisés un siècle plus tard, le Coran affirme une tout autre réalité : non pas des Évangiles écrits par des disciples inconnus, mais un Évangile unique (Injīl) révélé par Dieu à Jésus lui-même : « Nous lui avons donné l’Évangile, où il y a guide et lumière »7. La question « qui a écrit l’Évangile ? » change alors de sens : la vraie bonne nouvelle n’est pas un texte composé par des hommes, puis attribué à d’autres ; c’est une parole que Dieu a fait descendre. Les spécialistes constatent l’anonymat ; le musulman, lui, sait où chercher l’auteur.

  1. Propos traduits de l’anglais. Sources : Bart Ehrman (ehrmanblog.org et ses ouvrages, dont Jesus, Interrupted) ; Raymond E. Brown, An Introduction to the New Testament (1997) ; Michael J. Kruger (Canon Fodder) ; Daniel B. Wallace (Center for the Study of New Testament Manuscripts). ↩︎
  2. Les titres « selon Matthieu » (grec kata Matthaion) sont des superscriptions de la tradition manuscrite, absentes du corps du texte : point admis de longue date en critique textuelle (voir B. M. Metzger, The Text of the New Testament). ↩︎
  3. Daniel B. Wallace (Dallas Theological Seminary) et Philip W. Comfort sont des spécialistes évangéliques du texte du Nouveau Testament ; l’un et l’autre reconnaissent l’anonymat formel des Évangiles, tout en défendant l’ancienneté des titres. ↩︎
  4. Martin Hengel, The Four Gospels and the One Gospel of Jesus Christ (2000). Les titres « selon… » servaient à distinguer les évangiles les uns des autres dès qu’une Église en possédait plusieurs, pour éviter toute confusion dans l’armoire aux livres et lors de la lecture publique. ↩︎
  5. Raymond E. Brown, An Introduction to the New Testament (1997) : les attributions traditionnelles sont, selon lui, des estimations savantes du IIe siècle, non des faits établis par les textes eux-mêmes. ↩︎
  6. Irénée de Lyon, Contre les hérésies III, 11, 8 (vers 180), est le premier témoin ferme des quatre attributions. Martin Hengel (The Four Gospels and the One Gospel of Jesus Christ, 2000) plaide pour des titres précoces ; la critique plus radicale y voit des attributions incertaines. C’est le seul point réellement débattu. ↩︎
  7. Coran 5:46 (traduction du Complexe du Roi Fahd). ↩︎