Le christianisme se réclame de Jésus. Pourtant, sur une question décisive — le sort de la Loi de Moïse —, Jésus et l’apôtre Paul tiennent des propos diamétralement opposés1. L’un confirme la Loi jusqu’au moindre trait de lettre ; l’autre la déclare abolie, et même mortelle. Mis face à face, le contraste est frontal.
Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. Car, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé.
Matthieu 5:17-18
Mais maintenant, nous avons été dégagés de la loi, étant morts à cette loi sous laquelle nous étions retenus, de sorte que nous servons dans un esprit nouveau, et non selon la lettre qui a vieilli.
Romains 7:6
Celui donc qui supprimera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire de même, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui les observera, et qui enseignera à les observer, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux.
Matthieu 5:19
Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, étant devenu malédiction pour nous, car il est écrit : Maudit est quiconque est pendu au bois.
Galates 3:13
Il est plus facile que le ciel et la terre passent, qu’il ne l’est qu’un seul trait de lettre de la loi vienne à tomber.
Luc 16:17
Il nous a rendus capables d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’esprit ; car la lettre tue, mais l’esprit vivifie.
2 Corinthiens 3:6
Jésus : la Loi, jusqu’au moindre trait de lettre
Jésus est on ne peut plus clair sur son rapport à la Loi. Il écarte d’abord toute idée d’abrogation : « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir »2. Et il en garantit la permanence jusqu’à la fin des temps : il ne disparaîtra pas de la Loi « un seul iota ou un seul trait de lettre »3 tant que « le ciel et la terre ne passeront point ». Luc le redit : « Il est plus facile que le ciel et la terre passent, qu’il ne l’est qu’un seul trait de lettre de la loi vienne à tomber »4.
Bien plus, Jésus lie l’observance de la Loi au rang de chacun dans le Royaume : celui qui supprime « l’un de ces plus petits commandements » sera « le plus petit dans le royaume des cieux », tandis que celui qui les observe sera « grand »5. L’exigence est constante. Au jeune homme riche, il répond : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements »6. Il enjoint même d’écouter ceux qui enseignent la Loi de Moïse : « Les scribes et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse. Faites donc et observez tout ce qu’ils vous disent »7. Et lorsqu’il reproche quelque chose à ses adversaires, ce n’est pas de suivre la Loi, mais de ne pas la suivre : « Moïse ne vous a-t-il pas donné la loi ? Et nul de vous n’observe la loi »8.
Paul : la Loi abolie, et même mortelle
Paul tient le discours exactement inverse. La Loi, pour lui, a pris fin avec le Christ : « Christ est la fin de la loi, pour la justification de tous ceux qui croient »9. Le croyant n’y est plus soumis : « Vous êtes, non sous la loi, mais sous la grâce »10; « nous avons été dégagés de la loi, étant morts à cette loi sous laquelle nous étions retenus »11.
Loin de justifier, l’observance de la Loi condamnerait : « ce n’est pas par les œuvres de la loi que l’homme est justifié, mais par la foi en Jésus-Christ », au point que « nulle chair ne sera justifiée par les œuvres de la loi »12. Paul va jusqu’à la malédiction : « tous ceux qui s’attachent aux œuvres de la loi sont sous la malédiction »13, et « Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi »14. Il parle même d’abolition pure et simple : le Christ a « anéanti par sa chair la loi des ordonnances dans ses prescriptions »15.
Et voici le comble. Là où Jésus reliait la Loi à la vie — « observe les commandements » pour « entrer dans la vie » —, Paul en fait un instrument de mort : « le commandement qui conduit à la vie se trouva pour moi conduire à la mort »16; « la lettre tue, mais l’esprit vivifie »17. La Loi que Jésus déclarait impérissable, Paul la dit révolue, maudite, mortelle.
Conclusion : à qui obéir ?
Le désaccord ne porte pas sur un détail, mais sur le cœur même de la religion. Jésus confirme la Loi jusqu’au dernier trait de lettre et réserve le plus petit rang du Royaume à qui en relâche le moindre commandement ; Paul, qui n’a pas connu Jésus de son vivant, la déclare abolie, maudite, mortelle. Comment, après des paroles aussi explicites du maître, peut-on suivre l’apôtre qui le contredit de front ? Comment se réclamer de Jésus tout en tenant pour « morte » la Loi qu’il a jurée impérissable ? Le christianisme historique a pourtant tranché en faveur de Paul, non de Jésus.
Quelques croyants, pourtant, ont pris Jésus au mot — et le phénomène n’a rien d’éteint. Dès les premiers siècles, les judéo-chrétiens Ébionites observaient toute la Loi et rejetaient Paul comme apostat18. Mais aujourd’hui encore, des courants chrétiens — souvent issus du monde évangélique et protestant — reviennent délibérément à l’observance juive. Les Adventistes du septième jour gardent le sabbat du samedi et des interdits alimentaires bibliques ; les Baptistes du septième jour et les Églises de Dieu (Septième Jour) font de même ; les Églises de Dieu issues de l’armstrongisme (telle la United Church of God) y ajoutent les fêtes de l’Ancien Testament ; le mouvement des Racines hébraïques (Hebrew Roots) et le judaïsme messianique vont plus loin encore, observant sabbat, fêtes, lois alimentaires et parfois la circoncision19. Tous opposent à Paul le même argument : puisque Jésus est venu non pour abolir la Loi mais pour l’accomplir, il faut la garder.
- Tous les versets sont cités selon la traduction Louis Segond (1910). ↩︎
- Matthieu 5:17. ↩︎
- Matthieu 5:18. ↩︎
- Luc 16:17. ↩︎
- Matthieu 5:19. ↩︎
- Matthieu 19:17. ↩︎
- Matthieu 23:2-3. ↩︎
- Jean 7:19. ↩︎
- Romains 10:4. ↩︎
- Romains 6:14. ↩︎
- Romains 7:6. ↩︎
- Galates 2:16. ↩︎
- Galates 3:10. ↩︎
- Galates 3:13. ↩︎
- Éphésiens 2:15. ↩︎
- Romains 7:10. ↩︎
- 2 Corinthiens 3:6. ↩︎
- Les Ébionites, judéo-chrétiens des premiers siècles (décrits par Irénée et Épiphane), gardaient la Loi de Moïse et condamnaient Paul comme « faux apôtre ». ↩︎
- Dénominations et mouvements contemporains observant le sabbat et/ou la Loi : Adventistes du septième jour, Baptistes du septième jour, Églises de Dieu (Septième Jour), Églises de Dieu armstrongiennes (United Church of God, Living Church of God…), mouvement des Racines hébraïques (Hebrew Roots), judaïsme messianique. ↩︎