Le Coran prend ici un risque que nul imposteur n’oserait courir1 : il nomme un ennemi bien vivant, en chair et en os, et annonce qu’il mourra mécréant et brûlera en Enfer. Il aurait suffi à cet homme d’un seul mot pour faire écrouler tout l’édifice. Ce mot, il ne l’a jamais prononcé.
Une condamnation nominative
La sourate Al-Masad vise un homme précis : « Que périssent les deux mains d’Abû Lahab et que lui-même périsse ! Sa fortune ne lui sert à rien, ni ce qu’il a acquis. Il sera brûlé dans un Feu plein de flammes »2. Abû Lahab n’a rien d’un inconnu : c’est l’oncle du Prophète ﷺ — et son adversaire le plus acharné, qui le poursuivait pour démentir son message et l’accabler d’injures.
Une prophétie qu’il suffisait de démentir
C’est ici que le verset devient vertigineux. Le Coran affirme noir sur blanc qu’Abû Lahab mourra incroyant. Or il aurait suffi à ce dernier d’un geste pour anéantir cette prophétie — et, avec elle, le Coran tout entier : prononcer la profession de foi, ne serait-ce que du bout des lèvres. Car l’islam juge les gens sur leur déclaration apparente3; même une conversion feinte aurait publiquement contredit le texte. Abû Lahab a vécu une dizaine d’années après cette révélation. Jamais il n’a tenté ce démenti pourtant si facile.
Il mourut tel qu’annoncé
Rien de tel ne se produisit. Abû Lahab resta l’ennemi du Prophète jusqu’au bout, et s’éteignit en mécréant peu après la bataille de Badr (624), emporté par une maladie ; sa dépouille fut même laissée à l’abandon4. La prophétie avait tenu, à la lettre.
Conclusion
Voilà donc un homme qui passa sa vie à vouloir discréditer le Prophète, à qui le Coran tendait la plus simple des armes — un seul mot —, et qui ne s’en saisit jamais. Comment un imposteur aurait-il osé suspendre toute sa crédibilité au libre choix, pendant dix ans, de son pire ennemi ? À moins, précisément, que ces paroles n’aient pas été les siennes.
- Coran cité selon la traduction du Complexe du Roi Fahd (Hamidullah). ↩︎
- Coran 111:1-3, sourate Al-Masad (Complexe du Roi Fahd). Les versets 4-5 condamnent de même son épouse, qui ne se convertira pas davantage. ↩︎
- À Médine, le Prophète acceptait la profession de foi extérieure des « hypocrites » (munâfiqûn) sans sonder les cœurs. Une simple déclaration d’islam de la part d’Abû Lahab aurait donc, aux yeux de tous, démenti la sourate. ↩︎
- Abû Lahab mourut quelques jours après Badr (an 2 de l’hégire / 624), d’une maladie appelée ʿadasa ; son corps resta délaissé plusieurs jours. La sourate Al-Masad, mecquoise, compte parmi les toutes premières révélées. Source : tafsîr d’Ibn Kathîr et tradition de la sîra (Ibn Hichâm). ↩︎