Même scène, même demande, même refus — puis deux dénouements qui n’ont rien à voir. Moïse (Mûsâ) veut voir Dieu ; la Bible et le Coran racontent l’instant. L’un lui montre son dos ; l’autre ne lui montre rien, sinon une montagne réduite en poussière.
Moïse dit : Fais-moi voir ta gloire ! L’Éternel répondit : Je ferai passer devant toi toute ma bonté, et je proclamerai devant toi le nom de l’Éternel ; je fais grâce à qui je fais grâce, et miséricorde à qui je fais miséricorde. L’Éternel dit : Tu ne pourras pas voir ma face, car l’homme ne peut me voir et vivre. L’Éternel dit : Voici un lieu près de moi ; tu te tiendras sur le rocher. Quand ma gloire passera, je te mettrai dans un creux du rocher, et je te couvrirai de ma main jusqu’à ce que j’aie passé. Et lorsque je retournerai ma main, tu me verras par derrière, mais ma face ne pourra pas être vue.
Exode 33:18-23
Et lorsque Moïse vint à Notre rendez-vous et que son Seigneur lui eut parlé, il dit : Ô mon Seigneur ! Montre-Toi à moi pour que je Te voie ! Il dit : Tu ne Me verras pas ; mais regarde le Mont : s’il tient en sa place, alors tu Me verras. Mais lorsque son Seigneur Se manifesta au Mont, Il le pulvérisa, et Moïse s’effondra foudroyé. Lorsqu’il se fut remis, il dit : Gloire à Toi ! À Toi je me repens ; et je suis le premier des croyants.
Coran 7:143 — Al-A’raf
La même demande, le même refus
Dans les deux récits, l’homme réclame l’impossible et s’entend répondre non. Moïse demande : « Fais-moi voir ta gloire ! » ; le Coran lui fait dire : « Montre-Toi à moi pour que je Te voie ! ». Et des deux côtés, la réponse tombe : « l’homme ne peut me voir et vivre », « Tu ne Me verras pas ».1 Jusque-là, les deux textes disent la même chose : nul ne soutient la vue de Dieu.
Un Dieu qui a un dos
C’est dans le dénouement que tout diverge. Avant même de refuser, le Dieu de l’Exode s’annonce en mouvement : « Je ferai passer devant toi toute ma bonté », puis « Quand ma gloire passera » — un Dieu qui passe devant, qui marche, et que l’on regarde s’éloigner. Il place ensuite Moïse dans un creux du rocher, le couvre de sa main, puis la retire — et Moïse voit son dos. Une face qu’on cache, une main qui protège, un dos qui s’éloigne : le texte hébreu dit littéralement aḥoraï, « mes parties de derrière ». Ce Dieu-là a une anatomie et une démarche. Le refus ne porte que sur la face ; le reste, lui, se laisse entrevoir.
« Tajallâ » : une manifestation, pas un corps
Le Coran, lui, ne laisse rien voir de Dieu — pas même de dos. À la place, Dieu détourne le regard de Moïse vers la montagne : « regarde le Mont : s’il tient en sa place, alors tu Me verras ». Et quand Il se manifeste — le verbe est tajallâ, se dévoiler comme une lumière2 — la montagne n’y résiste pas : elle est pulvérisée, et Moïse s’effondre foudroyé. Ce que Moïse voit, ce n’est pas Dieu : c’est ce qu’un simple reflet de Dieu fait à un roc. La leçon est retournée — si la montagne ne tient pas, comment un œil humain tiendrait-il ? Nulle main, nul dos, nul corps : une gloire sans figure.
Deux réponses, deux théologies
La même question reçoit donc deux réponses qui dessinent deux Dieux. Celui de la Bible passe devant, se voile la face mais montre son dos : on peut le figurer, presque le suivre des yeux. Celui du Coran ne se montre pas — il se manifeste, et cette seule manifestation suffit à broyer la pierre.3 Le refus est commun ; ce qu’il protège ne l’est pas.
- Bible : traduction Louis Segond (1910). Coran : traduction du Complexe du Roi Fahd (d’après Hamidullah). ↩︎
- Arabe tajallâ (racine j-l-w), « se dévoiler, se manifester » — le plus souvent par la lumière ou la gloire. Le mot ne dit rien d’une forme ni d’un corps : il désigne un dévoilement, pas une apparition anatomique. ↩︎
- Le refus « Tu ne Me verras pas » vaut pour l’ici-bas. Le Coran promet en revanche aux croyants, au Jour de la Résurrection, des « visages resplendissants qui regarderont leur Seigneur » (75:22-23) ; un hadith rapporté par al-Bukhârî compare cette vision à celle de la pleine lune, aperçue sans peine. ↩︎