1 juillet 2026 5 min de lecture Islamologia

« Maudit soit Canaan » : le verset biblique qui a justifié des siècles d’esclavage

Un patriarche ivre, un fils qui commet la faute, et un petit-fils qui, lui, n’a rien fait : c’est pourtant ce dernier que Noé va maudire. De ce passage de la Genèse est né l’un des versets les plus lourds de conséquences de toute l’histoire — celui qui servira, des siècles durant, à justifier l’esclavage.1

BibleCoran

Il but du vin, s’enivra, et se découvrit au milieu de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père, et il le rapporta dehors à ses deux frères.

Le fautif — Genèse 9:21-22

Aucune âme ne portera le fardeau d’autrui, et en vérité, l’homme n’obtient que le fruit de ses efforts.

أَلَّا تَزِرُ وَازِرَةٌ وِزْرَ أُخْرَىٰ وَأَن لَّيْسَ لِلْإِنسَٰنِ إِلَّا مَا سَعَىٰ

Coran 53:38-39 — An-Najm

Lorsque Noé se réveilla de son vin, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet. Et il dit : Maudit soit Canaan ! qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères !

Le maudit — Genèse 9:24-25

Personne ne portera le fardeau d’autrui. Et si une âme surchargée appelle à l’aide, rien de sa charge ne sera supporté par une autre, même si c’est un proche parent.

وَلَا تَزِرُ وَازِرَةٌ وِزْرَ أُخْرَىٰ ۚ وَإِن تَدْعُ مُثْقَلَةٌ إِلَىٰ حِمْلِهَا لَا يُحْمَلْ مِنْهُ شَىْءٌ وَلَوْ كَانَ ذَا قُرْبَىٰ

Coran 35:18 — Fâtir

Béni soit l’Éternel, Dieu de Sem, et que Canaan soit leur esclave ! Que Dieu étende les possessions de Japhet, qu’il habite dans les tentes de Sem, et que Canaan soit leur esclave !

Genèse 9:26-27

Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux.

إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِندَ ٱللَّهِ أَتْقَىٰكُمْ

Coran 49:13 — Al-Hujurât

Le fautif était Cham ; le maudit fut Canaan

Le récit est bref et déconcertant. Noé, devenu vigneron, « but du vin, s’enivra, et se découvrit au milieu de sa tente »2. C’est alors « Cham, père de Canaan », qui « vit la nudité de son père »3. La faute, donc, est celle de Cham. Mais au réveil, Noé ne maudit pas Cham : il maudit Canaan, le fils de Cham — son propre petit-fils, qui n’était pas même présent, et peut-être pas encore né. « Maudit soit Canaan ! qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! »4. Une servitude perpétuelle qui s’abat sur un innocent, pour une faute qu’il n’a pas commise. Les exégètes eux-mêmes peinent à l’expliquer : beaucoup y voient un récit étiologique, forgé après coup pour justifier la soumission des Cananéens au peuple d’Israël5.

Comment un verset a justifié des siècles d’esclavage

Le pire allait venir de la postérité du texte. Peu à peu, la « malédiction de Canaan » devint la « malédiction de Cham ». Or Cham passait pour l’ancêtre des peuples d’Afrique — la Genèse fait de lui le père de « Cusch, Mitsraïm, Puth et Canaan »6, soit la Nubie, l’Égypte, l’Afrique. Dès lors, le raccourci fut fait : les Noirs seraient les descendants de Cham, « maudits » et voués à l’esclavage. Cette fable — l’hamitisme — devint le grand argument biblique des esclavagistes. Dans le Sud des États-Unis d’avant la guerre de Sécession, des prédicateurs comme Josiah Priest, Thornton Stringfellow ou Benjamin M. Palmer brandirent la Genèse 9 pour sanctifier l’asservissement des Noirs comme une « volonté de Dieu »7. Le mythe avait aussi circulé, plus tôt, dans le monde arabo-musulman, par le canal des isrâ’îliyyât8. Un seul verset, et une montagne de chaînes.

Le Coran brise la chaîne héréditaire

Sur ce point précis, le Coran prend le contre-pied à la racine. D’abord, il n’existe aucune faute héréditaire : cinq fois le texte martèle que « personne ne portera le fardeau d’autrui »9, et il précise même : « rien de sa charge ne sera supporté par une autre, même si c’est un proche parent »10. « L’homme n’obtient que le fruit de ses efforts »11 — jamais celui des fautes d’un aïeul. Ensuite, il n’y a ni race maudite ni race supérieure : tous les hommes viennent d’« un mâle et d’une femelle », répartis en peuples « pour que vous vous entre-connaissiez », et le seul rang qui compte est celui de la piété — « le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux »12. Le Prophète ﷺ le scella lors du Pèlerinage d’adieu : « pas de supériorité d’un Arabe sur un non-Arabe, ni d’un Blanc sur un Noir, si ce n’est par la piété »13. Et Bilâl, ancien esclave noir affranchi, devint le premier muezzin de l’islam : la voix qui appelle tous les croyants à la prière.

Une nuance d’honnêteté

Il faut le dire sans détour : l’islam historique a lui aussi connu l’esclavage, et certains musulmans ont, eux également, invoqué la « malédiction de Cham ». Mais c’est précisément là qu’il faut distinguer le texte de son détournement : cette malédiction est biblique, importée dans une partie de la pensée musulmane par les isrâ’îliyyât, et étrangère au Coran, qui la contredit frontalement. Aussi les savants musulmans eux-mêmes l’ont-ils réfutée : Ibn Khaldûn expliquait la couleur de la peau par le climat et tenait la généalogie maudite pour une « fable », quand des érudits comme as-Suyûtî, Ibn al-Jawzî ou le juriste de Tombouctou Ahmad Bâbâ récusaient l’assimilation des Noirs à une malédiction14. La comparaison honnête oppose donc les Écritures elles-mêmes : le texte de la Genèse porte la malédiction héréditaire qui a armé les marchands d’esclaves ; le texte coranique l’abolit dans son principe même.

Conclusion

La malédiction de Canaan est la preuve tragique de ce qu’un seul verset peut engendrer : un petit-fils innocent condamné à l’« esclavage des esclaves », et, dans son ombre, des millions d’hommes mis aux fers — bénis au nom de la Bible. Le Coran, lui, a tranché le fil : nul ne porte le péché d’un autre, et aucun homme ne naît esclave de la couleur d’un aïeul. D’un côté une malédiction que l’on hérite ; de l’autre, une dignité que nul ne peut retirer.

  1. Bible citée selon Louis Segond ; Coran selon la traduction du Complexe du Roi Fahd (Hamidullah). ↩︎
  2. Genèse 9:21 (Louis Segond). ↩︎
  3. Genèse 9:22 (Louis Segond). La faute, quelle qu’en soit la nature exacte, est attribuée à Cham. ↩︎
  4. Genèse 9:25 (Louis Segond) ; la sentence est redite en 9:26-27. ↩︎
  5. Voir David M. Goldenberg, The Curse of Ham: Race and Slavery in Early Judaism, Christianity, and Islam (Princeton University Press, 2003), qui retrace l’histoire du texte et de ses interprétations. ↩︎
  6. Genèse 10:6 (Louis Segond). Cusch désigne la Nubie/Éthiopie, Mitsraïm l’Égypte : d’où l’assimilation, tardive et fausse, de « Cham » aux peuples noirs. ↩︎
  7. Voir Stephen R. Haynes, Noah’s Curse: The Biblical Justification of American Slavery (Oxford University Press, 2002). Josiah Priest publia en 1843 une Bible Defence of Slavery ; Thornton Stringfellow défendit l’esclavage « par l’Écriture » dès 1841. ↩︎
  8. Bernard Lewis, Race and Slavery in the Middle East (Oxford University Press, 1990). L’historien Ibn Khaldûn (m. 1406), lui, rejeta explicitement la lecture raciale de la malédiction. ↩︎
  9. Coran 6:164 ; répété en 17:15, 35:18, 39:7 et 53:38. ↩︎
  10. Coran 35:18 (Hamidullah). Un petit-fils ne peut donc, par principe, être puni pour son grand-père. ↩︎
  11. Coran 53:39 (Hamidullah). ↩︎
  12. Coran 49:13 (Hamidullah). ↩︎
  13. Sermon de l’Adieu, rapporté par Ahmad dans son Musnad (n° 23489) ; chaîne authentifiée (sahih al-isnâd) par Shu’ayb al-Arnâ’ût. Le texte arabe dit littéralement ahmar (rouge, c’est-à-dire au teint clair), traduit ici par « Blanc » selon l’usage courant. ↩︎
  14. Ibn Khaldûn, Muqaddima (trad. Franz Rosenthal) : la couleur de la peau tient au climat, non à une malédiction. Le récit, classé parmi les isrâ’îliyyât, fut rejeté notamment par Ibn al-Jawzî, as-Suyûtî et Ahmad Bâbâ al-Tinbuktî. ↩︎