1 juillet 2026 6 min de lecture Islamologia

« Ils ajoutent ou retranchent à leur guise » : la Bible falsifiée, de l’aveu des Pères de l’Église

On présente souvent l’accusation de falsification de la Bible comme une invention musulmane tardive. C’est oublier un fait gênant : bien avant l’islam, les Pères de l’Église eux-mêmes l’avaient dit — et sans détour. Selon eux, le texte sacré avait souffert de deux manières : par l’incompétence des copistes, et par la main de correcteurs qui l’ajustaient à leurs croyances.1

Les Pères de l’ÉgliseLe Coran

De nombreuses différences entre les exemplaires sont survenues, soit par la négligence de certains copistes, soit par l’audace de certains qui, corrigeant ce qui est écrit, ont ajouté ou retranché à leur guise.

Origène — Commentaire sur Matthieu, XV, 14

Malheur à ceux qui de leurs propres mains composent un livre puis disent : Ceci vient d’Allah, pour en tirer un vil profit.

فَوَيْلٌ لِّلَّذِينَ يَكْتُبُونَ ٱلْكِتَٰبَ بِأَيْدِيهِمْ ثُمَّ يَقُولُونَ هَٰذَا مِنْ عِندِ ٱللَّهِ

Coran 2:79 — Al-Baqara

Vos maîtres ont retranché des Écritures beaucoup de passages par lesquels il était démontré que le crucifié avait été annoncé comme Dieu fait homme.

Justin — Dialogue avec Tryphon, 71

Ils détournent les paroles de leur sens et oublient une partie de ce qui leur a été rappelé.

يُحَرِّفُونَ ٱلْكَلِمَ عَن مَّوَاضِعِهِ وَنَسُوا۟ حَظًّا مِّمَّا ذُكِّرُوا۟ بِهِ

Coran 5:13 — Al-Mâ’ida

Il n’y a pas lieu de s’étonner si certains ont entrepris de falsifier les Écritures du Seigneur, puisqu’ils s’en sont pris même à des écrits de moindre importance.

Denys de Corinthe — dans Eusèbe, H.E. IV, 23

Un groupe d’entre eux, après avoir entendu et compris la parole d’Allah, la falsifièrent sciemment.

يَسْمَعُونَ كَلَٰمَ ٱللَّهِ ثُمَّ يُحَرِّفُونَهُ مِنۢ بَعْدِ مَا عَقَلُوهُ وَهُمْ يَعْلَمُونَ

Coran 2:75 — Al-Baqara

Marcion, ouvertement, a usé du couteau et non de la plume, tant il a retranché des Écritures ce qui convenait à sa doctrine.

Tertullien — Prescription contre les hérétiques, 38

Certains roulent leurs langues en lisant le Livre pour vous faire croire que cela provient du Livre, alors qu’il n’en est point.

يَلْوُۥنَ أَلْسِنَتَهُم بِٱلْكِتَٰبِ لِتَحْسَبُوهُ مِنَ ٱلْكِتَٰبِ وَمَا هُوَ مِنَ ٱلْكِتَٰبِ

Coran 3:78 — Âl ʿImrân

Origène : « ils ajoutent ou retranchent à leur guise »

Nul ne peut soupçonner Origène (IIIe siècle) d’être un adversaire du christianisme : il en fut le plus grand savant, l’homme qui compara les versions de la Bible colonne par colonne dans ses fameuses Hexaples. Or, examinant une variante de l’Évangile de Matthieu, il lâche un constat accablant : les copies des Écritures diffèrent « soit par la négligence de certains copistes, soit par l’audace de certains qui, corrigeant ce qui est écrit, ont ajouté ou retranché à leur guise »2. Les deux causes y sont : la négligence — involontaire — et l’audace de ceux qui modifient le texte selon leur opinion — volontaire. Origène ajoute qu’il a pu, « avec l’aide de Dieu », guérir le désaccord des exemplaires de l’Ancien Testament grâce aux autres versions : un texte qu’il faut « guérir » est un texte malade.

Justin Martyr : « ils ont retranché » les passages sur Jésus

Un siècle plus tôt, Justin Martyr (IIe siècle) va plus loin encore. Dans son Dialogue avec Tryphon — une controverse avec un interlocuteur juif —, il accuse nommément « vos maîtres », les docteurs juifs, d’avoir volontairement supprimé de l’Écriture les passages qui annonçaient le Christ3. Il en dresse même la liste : un passage d’Esdras sur la Pâque, un oracle attribué à Jérémie, et surtout le Psaume 96 où, dit-il, on aurait effacé les mots « le Seigneur a régné depuis le bois » — c’est-à-dire depuis la croix. Voilà donc l’exemple parfait de la falsification doctrinale : on retouche le texte pour l’accorder à sa foi.

Il faut ici être honnête : la critique moderne juge que Justin se trompe. Ces passages « supprimés » sont en réalité des gloses chrétiennes ou des apocryphes perdus, non des originaux effacés par les Juifs4. Mais l’essentiel demeure : un Père de l’Église du IIe siècle affirme et proclame que le texte sacré a été falsifié à dessein. L’argument de la falsification est chrétien avant d’être musulman.

Et ils furent nombreux à le dire

Les aveux s’accumulent. Denys de Corinthe (IIe siècle), voyant ses propres lettres trafiquées « en retranchant certaines choses et en ajoutant d’autres », en conclut qu’« il n’y a pas lieu de s’étonner si certains ont aussi entrepris de falsifier les Écritures du Seigneur »5. Irénée de Lyon (IIe siècle), lui, impute « à la faute des copistes »6 la fameuse variante du « nombre de la Bête » (666 ou 616) dans l’Apocalypse. Jérôme (IVe siècle), traducteur de la Vulgate, se plaint au pape Damase qu’il y a « presque autant de formes du texte qu’il y a de manuscrits »7. Même le païen Celse raillait des chrétiens qui avaient « remanié l’Évangile trois ou quatre fois, et davantage » — et Origène, pour toute réponse, ne pouvait qu’en rejeter la faute sur les hérétiques Marcion et Valentin, concédant par là que l’altération, elle, avait bien eu lieu8. Cette falsification chrétienne, Tertullien (IIe-IIIe siècle) la dénonçait en termes crus : Marcion, disait-il, a « usé du couteau et non de la plume, tant il a retranché des Écritures ce qui convenait à sa doctrine »9. Et Augustin lui-même (Ve siècle), pour trancher un verset contesté, posait comme règle de recourir aux « manuscrits plus corrects ou plus anciens »10. Plus troublant encore : Épiphane de Salamine (IVe siècle) affirme que les scribes orthodoxes eux-mêmes ont retiré de l’Évangile de Luc l’épisode de la sueur de sang (Luc 22:43-44), « effrayés, sans en comprendre la portée »11.

Exactement ce que dira le Coran

Or, ce que ces chrétiens confessaient dès le IIe siècle, le Coran ne fera, cinq cents ans plus tard, que le redire. Il reproche aux gens du Livre d’écrire de leurs mains un texte qu’ils attribuent à Dieu : « Malheur à ceux qui de leurs propres mains composent un livre puis disent : Ceci vient d’Allah »12. Il les accuse de « détourner les paroles de leur sens »13, et d’avoir, « après avoir entendu et compris la parole d’Allah », « falsifié sciemment ». Négligence des uns, calcul des autres : c’est mot pour mot le double reproche d’Origène. Le Coran n’invente rien : il confirme une mémoire que le christianisme portait déjà en lui.

Conclusion

La falsification des Écritures n’est donc pas une trouvaille polémique de l’islam. Origène, Justin, Irénée, Tertullien, Denys, Épiphane, Jérôme, Augustin — les fondateurs mêmes de l’érudition chrétienne — ont témoigné, chacun à sa façon, que le texte saint avait été blessé, par négligence ou par dessein. Lorsque le Coran déclare que des mains ont retouché le Livre, il ne fait que graver dans le marbre ce que la mémoire chrétienne avait déjà consigné — puis, souvent, préféré oublier.

  1. Coran cité selon la traduction du Complexe du Roi Fahd (Hamidullah). Les citations patristiques sont rendues d’après les éditions de référence (Ante-Nicene Fathers, Nicene and Post-Nicene Fathers) et les textes grecs/latins (PG, PL, GCS). ↩︎
  2. Origène, Commentaire sur l’Évangile de Matthieu, Livre XV, ch. 14 (à propos de Matthieu 19:19). Texte grec : GCS / PG 13 ; trad. de référence ANF vol. 9. Origène y distingue explicitement l’erreur involontaire (négligence) et l’altération volontaire (les correcteurs qui modifient « selon leur propre opinion »). ↩︎
  3. Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, ch. 71-73 (trad. ANF vol. 1 ; grec PG 6). Il donne en exemples un passage attribué à Esdras sur la Pâque (ch. 72), un logion attribué à Jérémie (ch. 72) et le « depuis le bois » du Psaume 95/96:10 (ch. 73). ↩︎
  4. Le « depuis le bois » ne figure ni dans l’hébreu ni dans la Septante originelle du Psaume 96 : c’est un ajout chrétien. Le « logion de Jérémie » n’est conservé dans aucun manuscrit biblique. Justin croit sincèrement à une suppression, mais l’accusation ne tient pas au regard des textes conservés. ↩︎
  5. Denys de Corinthe, cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 23, 12 (trad. NPNF, 2e série, vol. 1). ↩︎
  6. Irénée, Contre les hérésies, V, 30, 1 (ANF vol. 1). Il défend la leçon 666 contre la variante 616, qu’il attribue à une erreur de copie, les nombres s’écrivant alors avec des lettres. ↩︎
  7. Jérôme, Préface aux quatre Évangiles, adressée au pape Damase (vers 383) : « Tot enim sunt exemplaria paene quot codices. » Latin : PL 29. Un autre commentateur latin du même siècle, l’Ambrosiaster, soutenait même que le texte grec du Nouveau Testament avait été corrompu, le vieux-latin étant parfois plus fidèle : voir B. M. Metzger, The Text of the New Testament. ↩︎
  8. Origène, Contre Celse, II, 27 (ANF vol. 4). Celse est un adversaire païen ; Origène rapporte son accusation pour la réfuter, mais admet que Marcion, Valentin et leurs disciples ont bel et bien altéré le texte. ↩︎
  9. Tertullien, Prescription contre les hérétiques, ch. 38 (ANF vol. 3). Il oppose Marcion, qui taille le texte, à Valentin, qui en tord le sens. ↩︎
  10. Augustin, Contre Fauste le manichéen, XI, 2 (NPNF, 1re série, vol. 4) : la règle suppose que les copies divergeaient et que certaines étaient fautives. ↩︎
  11. Épiphane, Ancoratus, ch. 31 (PG 43). Selon lui, le passage « se trouve dans l’Évangile de Luc, dans les copies non corrigées », mais « les orthodoxes l’ont retiré, effrayés, sans en comprendre la portée ». Nuance d’honnêteté : la critique textuelle moderne (Ehrman) y voit plutôt un ajout anti-docète qu’une suppression ; il reste qu’Épiphane, chrétien, dénonce une falsification volontaire par des scribes chrétiens. ↩︎
  12. Coran 2:79 (Hamidullah). ↩︎
  13. Coran 5:13 ; de même 4:46 et, pour l’altération consciente, 2:75 (Hamidullah). La tradition musulmane distingue le tahrîf al-lafz (altération du texte lui-même) et le tahrîf al-ma’nâ (altération du sens). ↩︎