Avant de s’appeler « les Évangiles », ces quatre textes portaient un tout autre nom — un nom qui en disait long sur ce qu’ils étaient vraiment : des mémoires.
« Les mémoires des apôtres »
ἀπομνημονεύματα τῶν ἀποστόλων
Justin Martyr, ~150
« L’Évangile », sous quatre formes
Irénée de Lyon, ~180
Le récit d’un témoin humain — le mot même des « Mémoires de Socrate » de Xénophon.
Un genre historique
Une parole de Dieu, révélée : un texte sacré.
Un statut sacré
Un homme raconte ce qu’il a appris et retenu.
« Dieu parle. »
Au commencement, des « mémoires »
Vers 150-160, le philosophe chrétien Justin Martyr est notre premier témoin détaillé de ces écrits. Or il ne les appelle presque jamais « évangiles » : il dit « les mémoires des apôtres ». L’expression revient une quinzaine de fois sous sa plume, contre trois seulement pour le mot « évangile »1.
Ce que « mémoires » veut dire
Le mot n’est pas neutre. En grec, apomnêmoneumata est exactement le terme des « Mémorables » (Memorabilia) de Xénophon sur Socrate2. Or des « mémoires », dans le monde antique, c’est le récit qu’un homme fait de ce qu’il a vu, entendu et retenu d’un maître : un ouvrage biographique et historique, œuvre d’un auteur humain. Rien — absolument rien — n’y évoque une « parole de Dieu » descendue du ciel. Appeler ces textes « mémoires des apôtres », c’était les ranger parmi les témoignages humains, au même rang que Xénophon racontant Socrate.
Changer le nom, changer le statut
À partir de la fin du IIe siècle, « mémoires » s’efface devant « Évangile ». Marcion (~140) avait déjà intitulé le sien « Euangelion » ; Justin note lui-même que ces mémoires « sont appelés évangiles »3; et Irénée (~180) impose « l’Évangile » sous quatre formes. Le glissement de vocabulaire accompagne un glissement de nature : ce qui était mémoire d’homme devient parole de Dieu.
Conclusion
Le mot a changé, et avec lui le statut. D’humbles « mémoires » — des récits de témoins, comme on en écrivait sur Socrate — sont devenus « l’Évangile », parole révélée et intouchable. Mais le premier nom, lui, disait la vérité du genre : des hommes rapportant, de mémoire, ce qu’ils avaient retenu.
- Justin Martyr, 1re Apologie (66 et 67) et Dialogue avec Tryphon : « mémoires des apôtres » (apomnêmoneumata) apparaît environ quinze fois, « évangile » trois fois. ↩︎
- Le rapprochement est relevé par les spécialistes (ainsi David E. Aune) : Justin range les évangiles dans le genre des mémoires philosophiques, comme l’ouvrage de Xénophon sur Socrate. ↩︎
- 1re Apologie 66, 3 : « les apôtres, dans les mémoires qu’ils ont composés, qu’on appelle évangiles. ». Pour être complet : Justin lisait néanmoins ces « mémoires » à l’office, avec autorité, à côté des prophètes (67). Le point porte sur le genre — un témoignage humain —, non sur le respect qu’on leur portait. ↩︎