Ainsi parle l’Éternel, le Dieu d’Israël : « Laisse aller mon peuple, pour qu’il célèbre au désert une fête en mon honneur. » Pharaon répondit : « Qui est l’Éternel, pour que j’obéisse à sa voix, en laissant aller Israël ? Je ne connais point l’Éternel, et je ne laisserai point aller Israël. » Ils dirent : « Le Dieu des Hébreux nous est apparu. »
Exode 5:1-3
« Et qu’est-ce que le Seigneur de l’univers ? » dit Pharaon. « Le Seigneur des cieux et de la terre et de ce qui existe entre eux, dit [Moïse], si seulement vous pouviez en être convaincus ! » [Pharaon] dit à ceux qui l’entouraient : « N’entendez-vous pas ? » [Moïse] continue : « Votre Seigneur, et le Seigneur de vos plus anciens ancêtres. »
Coran 26:23-26
Joseph leur dit : « N’est-ce pas à Dieu qu’appartiennent les explications ? Racontez-moi donc votre songe. »
Genèse 40:8
« Et j’ai suivi la religion de mes ancêtres, Abraham, Isaac et Jacob. Il ne nous convient pas d’associer à Allah quoi que ce soit. Ceci est une grâce d’Allah sur nous et sur tout le monde ; mais la plupart des gens ne sont pas reconnaissants. Ô mes deux compagnons de prison ! Qui est le meilleur : des Seigneurs éparpillés, ou Allah, l’Unique, le Dominateur suprême ? Vous n’adorez, en dehors de Lui, que des noms que vous avez inventés, vous et vos ancêtres, et à l’appui desquels Allah n’a fait descendre aucune preuve. Le pouvoir n’appartient qu’à Allah. Il vous a commandé de n’adorer que Lui. Telle est la religion droite ; mais la plupart des gens ne savent pas. »
Coran 12:38-40
Quand le Dieu de la Bible et le Dieu du Coran se présentent aux hommes, le contraste est frappant1. L’Ancien Testament parle sans cesse du « Dieu d’Israël », du « Dieu des Hébreux », de « mon peuple » : un Dieu attaché à une tribu, opposé aux dieux des autres nations. Le Coran, lui, ne cesse de nommer Dieu le « Seigneur de l’Univers », Dieu de tous les hommes — y compris de Pharaon. Deux épisodes identiques, racontés par les deux Écritures, suffisent à mesurer l’écart : Moïse devant Pharaon, et Joseph en prison. La question que pose cette comparaison est simple : quel portrait de Dieu est cohérent, le Dieu d’une ethnie ou le Seigneur de tous ?
1. « Le Dieu d’Israël » : un Dieu ethnique
Le livre de l’Exode est saturé d’un vocabulaire d’appartenance. L’expression « le Dieu de » (des Hébreux, d’Israël, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob) y revient une vingtaine de fois, et Dieu désigne Israël comme « mon peuple » près de trente fois2. Un seul verset condense ce lien exclusif : « Je vous prendrai pour mon peuple, je serai votre Dieu »3. Jamais, en revanche, Dieu n’y est dit le Dieu des Égyptiens ou de quiconque d’autre.
L’atmosphère du récit est d’ailleurs hénothéiste : d’autres dieux y existent. Dieu annonce qu’il exercera « des jugements contre tous les dieux de l’Égypte »4, et le cantique de Moïse demande : « Qui est comme toi parmi les dieux, ô Éternel ? »5. Chaque peuple a son dieu ; celui d’Israël est l’un d’eux. À cela s’ajoute une élection strictement ethnique : « vous m’appartiendrez entre tous les peuples »6, « l’Éternel, ton Dieu, t’a choisi, pour que tu fusses un peuple qui lui appartînt entre tous les peuples qui sont sur la face de la terre »7.
2. Moïse devant Pharaon : un Dieu qui inclut Pharaon
La scène de la première audience le montre crûment. Dans l’Exode, Moïse se présente au nom du « Dieu d’Israël » et réclame le départ de « mon peuple »8; Pharaon rétorque qu’il ne connaît pas ce Dieu : « Je ne connais point l’Éternel »9 — réponse logique, puisqu’il s’agit du dieu d’un autre peuple —, et Moïse confirme l’identité tribale : « Le Dieu des Hébreux nous est apparu »10. Le débat oppose le dieu d’une tribu à celui d’une autre.
Dans le Coran, le même Moïse tient un tout autre langage : « Ô Pharaon, je suis un Messager de la part du Seigneur de l’Univers »11. Et lorsque Pharaon demande « Et qu’est-ce que le Seigneur de l’univers ? »12, Moïse ne répond pas « le Dieu d’Israël », mais désigne le Dieu de Pharaon lui-même : « Votre Seigneur, et le Seigneur de vos plus anciens ancêtres »13. Le Dieu du Coran n’est pas le dieu d’un camp contre un autre : il est aussi le Seigneur de Pharaon.
C’est pourquoi, dans le Coran, Moïse est envoyé non seulement libérer Israël, mais aussi appeler Pharaon à Dieu : « parlez-lui gentiment. Peut-être se rappellera-t-il ou [Me] craindra-t-il ? »14. Pharaon lui-même redoute cette prédication universelle : « Je crains qu’il ne change votre religion »15. Et de fait, des Égyptiens embrassent le message : les magiciens proclament « Nous croyons au Seigneur de l’Univers, le Seigneur de Moïse et d’Aaron »16, et le Coran mentionne « un homme croyant de la famille de Pharaon, qui dissimulait sa foi »17. Le salut n’est réservé à aucune ethnie.
3. Joseph en prison : expliquer ou inviter au Dieu unique
Le second épisode confirme le contraste. Dans la Genèse, Joseph, sollicité par ses codétenus, se borne à rapporter l’explication des songes à Dieu : « N’est-ce pas à Dieu qu’appartiennent les explications ? »18. Il emploie le mot générique « Dieu » et ne les invite ni à la foi ni au Dieu unique ; tout au plus se présente-t-il à eux comme « enlevé du pays des Hébreux »19 — une appartenance ethnique, non un appel universel.
Dans le Coran, au contraire, Joseph profite de la question de ses deux compagnons égyptiens pour leur prêcher le Dieu unique et universel. Il commence par se démarquer : « j’ai abandonné la religion d’un peuple qui ne croit pas en Allah »20, puis les interpelle : « Ô mes deux compagnons de prison ! Qui est le meilleur : des Seigneurs éparpillés, ou Allah, l’Unique, le Dominateur suprême ? »21, avant de conclure : « Le pouvoir n’appartient qu’à Allah. Il vous a commandé de n’adorer que Lui. Telle est la religion droite »22. Là où la Bible se contente d’une explication de songes, le Coran fait de la prison une chaire pour le Dieu de tous.
4. Un Dieu universel par nécessité
Cette universalité n’est pas anecdotique dans le Coran : elle en est la structure même. Le Livre s’ouvre sur « Louange à Allah, Seigneur de l’Univers »23, et l’expression « Seigneur de l’Univers » y revient des dizaines de fois. La mission même du Prophète est dite « miséricorde pour l’univers »24. Cette universalité découle logiquement de l’unicité : s’il n’y a qu’un seul Dieu, il est forcément le Dieu de tous ; un Dieu à la fois unique et réservé à un peuple est une contradiction dans les termes.
C’est précisément ce paradoxe que porte l’Ancien Testament, monothéiste dans ses principes mais tribal dans son langage. Et ce tribalisme va parfois jusqu’à l’effroi, comme dans l’ordre donné contre Amalec : « tu ne l’épargneras point, et tu feras mourir hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes »25. Même l’annonce d’une « alliance nouvelle » demeure réservée à Israël, faite « avec la maison d’Israël et la maison de Juda », et scellée par la même formule d’appartenance : « je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple »26. Le Dieu de l’Ancien Testament reste, jusque dans son renouvellement, le Dieu d’un peuple.
Conclusion
Deux portraits de Dieu se dégagent. Celui de l’Ancien Testament est identifié à une ethnie : il est « le Dieu d’Israël », qui parle de « son peuple » et coexiste avec les dieux des autres nations — un Dieu tribal et exclusif. Celui du Coran est le « Seigneur de l’Univers », qui envoie Moïse prêcher Pharaon, fait de Joseph un prédicateur du Dieu unique auprès de ses geôliers égyptiens, et se déclare le Seigneur de tous les peuples, croyants ou non. Si Dieu est vraiment l’Unique, il ne peut être le Dieu d’un seul peuple : c’est bien le portrait coranique qui est cohérent avec l’unicité divine.
- Synthèse établie d’après la conférence de Louay Fatoohi (série sur l’Exode), dont la trame de comparaison est reprise et les références revérifiées. Sauf mention contraire, la Bible est citée selon Louis Segond et le Coran selon la traduction du Complexe du Roi Fahd (Hamidullah). ↩︎
- Relevé établi par Louay Fatoohi sur le texte de l’Exode : environ 26 occurrences de « le Dieu de » et 27 de « mon peuple » visant Israël. ↩︎
- Exode 6:7. ↩︎
- Exode 12:12. ↩︎
- Exode 15:11. ↩︎
- Exode 19:5. ↩︎
- Deutéronome 7:6. ↩︎
- Exode 5:1. ↩︎
- Exode 5:2. ↩︎
- Exode 5:3. ↩︎
- Coran 7:104. ↩︎
- Coran 26:23. ↩︎
- Coran 26:26. ↩︎
- Coran 20:44. ↩︎
- Coran 40:26. ↩︎
- Coran 26:47-48. ↩︎
- Coran 40:28. ↩︎
- Genèse 40:8. ↩︎
- Genèse 40:15. ↩︎
- Coran 12:37. ↩︎
- Coran 12:39. ↩︎
- Coran 12:40. ↩︎
- Coran 1:2, que le musulman récite au moins dix-sept fois par jour dans ses prières obligatoires. ↩︎
- Coran 21:107. ↩︎
- 1 Samuel 15:3. ↩︎
- Jérémie 31:31-33 ; passage repris en Hébreux 8:8-10. ↩︎