29 mai 2026 6 min de lecture Islamologia

Place ta main sous mes cuisses : le serment biblique sur la circoncision

BibleCoran

Abraham dit à son serviteur, le plus ancien de sa maison, qui régissait tout chez lui : « Mets, je te prie, ta main sous ma cuisse, et je te ferai jurer par l’Éternel, le Dieu des cieux et le Dieu de la terre, que tu ne prendras pas pour mon fils une femme parmi les filles des Cananéens ».

Genèse 24:2-3

Soyez fidèles au pacte d’Allah après l’avoir contracté et ne violez pas vos serments après les avoir solennellement prêtés et avoir pris Allah comme garant. Allah sait, en vérité, ce que vous faites.

Coran 16:91

Lorsque Israël [Jacob] approcha du moment de sa mort, il appela son fils Joseph et lui dit : « Si j’ai trouvé grâce à tes yeux, mets, je te prie, ta main sous ma cuisse, et use envers moi de bonté et de fidélité : ne m’enterre pas en Égypte ».

Genèse 47:29

À deux reprises, la Genèse rapporte un geste de serment qui défie l’interprétation immédiate. Abraham, sur le point d’envoyer son serviteur chercher une épouse pour Isaac, lui demande de poser sa main « sous sa cuisse ». Plus tard, Jacob mourant exige le même geste de son fils Joseph. Les traductions modernes laissent l’expression telle quelle — « sous ma cuisse » — sans plus de commentaire, et la pudeur du lecteur fait le reste. Mais la tradition rabbinique, elle, n’a jamais ignoré ce que le mot hébreu yarekh recouvre : il s’agit, par euphémisme, du sexe — et plus précisément du pénis circoncis, signe de l’alliance avec Dieu. Le serment, en clair, se prêtait main sur le membre viril.

Ce que dit la Bible : jurer la main sur le signe de l’alliance

Les deux occurrences sont précises et solennelles. Dans Genèse 24, c’est l’épisode fondateur du mariage d’Isaac. Abraham, vieillissant, ne veut pas que son fils épouse une Cananéenne. Il appelle son intendant et exige un serment : « Mets, je te prie, ta main sous ma cuisse, et je te ferai jurer par l’Éternel »1.

La scène se répète plus loin avec Jacob, en Genèse 47. Mourant en terre d’Égypte, il appelle Joseph et lui demande de jurer qu’il sera enterré au pays de ses pères : « Mets, je te prie, ta main sous ma cuisse, et use envers moi de bonté et de fidélité »2. Le geste est identique, le contexte tout aussi grave : il s’agit dans les deux cas du serment le plus solennel qu’un homme puisse prêter.

Le mot hébreu employé est yarekh (יָרֵךְ). Son sens premier, attesté ailleurs (Genèse 32:26 — la lutte de Jacob avec l’ange — ou Nombres 5:21-22 — l’épreuve des eaux amères), désigne la hanche, la cuisse, mais aussi la région des organes génitaux. C’est un terme délibérément voilé : la Bible n’aime pas nommer crûment le sexe.

L’interprétation rabbinique : la main sur la circoncision

Les commentateurs juifs n’ont pas hésité à expliciter ce que le texte voilait. Rashi, autorité majeure du commentaire médiéval, écrit sans ambages sur Genèse 24:2 : « celui qui prête serment doit prendre dans sa main un objet sacré ; et puisque la circoncision était le premier commandement qui lui était parvenu par épreuve et qu’elle lui était chère, il la choisit »3. La « cuisse » d’Abraham, c’est son milah — son sexe circoncis. Le geste du serment consiste à poser la main sur le signe physique de l’alliance avec Dieu.

Le Targum Pseudo-Jonathan4, paraphrase araméenne ancienne du texte biblique, ne dit pas autre chose : il glose explicitement la formule par une référence à la circoncision. Cette lecture, loin d’être marginale, est la lecture standard de la tradition juive depuis l’Antiquité.

La logique théologique sous-jacente est cohérente. À l’époque d’Abraham, le Temple n’existe pas encore ; il n’y a ni autel central, ni Arche d’alliance, ni rouleau sacré sur lequel poser la main. Le seul objet « sacré » disponible, celui qui matérialise le pacte entre l’homme et son Dieu, c’est le sexe circoncis du fidèle — où s’inscrit, dans la chair même, la marque de l’alliance abrahamique. Pour la pensée biblique archaïque, ce geste n’a rien d’obscène : il est, au contraire, profondément religieux.

Mais il est aussi profondément embarrassant à transmettre — d’où les traductions modernes qui laissent l’expression flotter sans la commenter, et qui comptent sur la pudeur du lecteur pour passer rapidement sur ce que le rituel implique réellement.

Ce que dit le Coran : un serment qui ne passe que par Allah

Le Coran est aux antipodes de cette pratique. Le serment n’y passe jamais par un objet, ni a fortiori par un organe : il est exclusivement adressé à Allah, par Son nom, et engagé devant Lui comme témoin :

« Soyez fidèles au pacte d’Allah après l’avoir contracté et ne violez pas vos serments après les avoir solennellement prêtés et avoir pris Allah comme garant »5.

Et lorsque le Coran réglemente le serment, c’est encore par référence à Allah seul, jamais par un médium corporel ou matériel :

« Allah ne vous sanctionne pas pour la frivolité dans vos serments, mais Il vous sanctionne pour les serments que vous prêtez sciemment »6.

Aucun prophète coranique ne demande à un autre de poser la main sur son sexe. Aucun rituel de serment n’implique de geste sur le corps d’un suzerain. Le pacte est verbal, théocentrique, et passe directement entre l’homme et son Seigneur. Le contraste avec la scène d’Abraham et de son serviteur, ou de Jacob mourant et de Joseph, est absolu.

Deux théologies du serment

Le geste biblique appartient à une archaïsme cultuel où le corps du patriarche — et plus précisément la marque visible de l’alliance dans sa chair — sert de médium sacré pour la parole jurée. C’est cohérent, dans son contexte : l’alliance abrahamique se transmet par la circoncision, donc le serment passe par le signe de la circoncision. Mais ce système ne survit pas à la sortie de son monde antique. Le judaïsme rabbinique, le christianisme, l’islam — aucune des grandes traditions monothéistes ultérieures ne reproduit ce geste. Tous le commentent, ou l’ignorent, ou le voilent.

Le Coran ne se contente pas de l’ignorer : il propose une autre théologie du serment, où la parole n’a pas besoin d’objet pour engager — parce qu’elle est entendue par Celui qui sait. Là où la Bible avait besoin d’un signe charnel pour cautionner la promesse, le Coran s’en passe : le serment par Allah est lui-même son propre sceau. Aucune main sur aucune cuisse n’est requise.

  1. Genese 24:2-3 (Louis Segond). ↩︎
  2. Genese 47:29-31 (Louis Segond). ↩︎
  3. Rashi, commentaire sur Genese 24:2 : u00ab il avait choisi un objet sacre, et puisque la circoncision etait le premier commandement qui lui etait parvenu par epreuve et qu’elle lui etait chere, il la choisit u00bb. ↩︎
  4. Targum Pseudo-Jonathan sur Genese 24:2 : explicite la connexion avec la circoncision (u00ab la cuisse u00bb = signe de l’alliance). ↩︎
  5. Coran 16:91, traduction du Complexe du Roi Fahd. ↩︎
  6. Coran 5:89, ibid. ↩︎