Le professeur Keith Ward, l’un des théologiens anglicans les plus éminents de sa génération et ancien titulaire de la chaire de théologie d’Oxford, affirme sans détour que Mohamed était un véritable prophète de Dieu — et que ses pairs universitaires, presque tous, le pensent aussi. Voici l’entretien, traduit de l’anglais :
Paul — Que pensez-vous, en tant que théologien chrétien, de la prophétie de Mohamed ?
Ward — Je pense sincèrement que Mohamed était un véritable prophète de Dieu, qu’il a été suscité par Dieu, et que le Coran est, d’une certaine manière, une expression de la révélation de Dieu. Je suis un disciple de Jésus, donc je ne suis évidemment pas musulman ; mais je m’oppose totalement à ceux qui voient dans l’islam un rejet du christianisme.
Ward — Mohamed était un authentique prophète du Dieu unique, dressé contre une version populaire du christianisme faisant de Dieu trois dieux, ou trois choses différentes en Dieu ; et il avait raison, il était fondé à le faire.
Ward — L’islam et le christianisme ne devraient pas être regardés comme deux religions différentes : ce sont deux manières d’approcher Dieu. Et je suis plus proche de beaucoup de musulmans que de beaucoup de chrétiens.
Paul — Parmi vos collègues universitaires, les théologiens chrétiens du monde entier, à quel point l’idée que Mohamed fut un prophète de Dieu est-elle répandue ?
Ward — Je pense qu’elle est presque universellement admise. Même les catholiques romains croient désormais officiellement que l’islam est une révélation de Dieu : c’est Vatican II. Mes collègues le diraient sans hésiter. Je sais que beaucoup de chrétiens, eux, ne le croiraient pas ; mais les théologiens, eux, l’admettraient tous.
Paul — Donc la plupart de vos collègues théologiens chrétiens, non catholiques, verraient réellement Mohamed comme un prophète de Dieu ?
Ward — Oui, oui, je pense que c’est vrai.
Paul — Et comment se fait-il, alors, que la masse des chrétiens ne pense pas comme vous ? Quelle influence les théologiens ont-ils vraiment sur eux ?
Ward — (Keith Ward sourit à la question) Sur cette question ? Aucune. (la réponse tombe, presque amusée, presque résignée)
Entretien de Keith Ward avec Paul Williams, chaîne Blogging Theology (YouTube). Propos traduits de l’anglais.
1. Pour qui ne connaîtrait pas
Keith Ward
Keith Ward (né en 1938) n’est pas un obscur commentateur. Prêtre anglican, philosophe et théologien britannique, il a occupé la prestigieuse chaire Regius de théologie à l’université d’Oxford (1991-2004), après avoir enseigné à Cambridge, King’s College de Londres et Gresham College. Il est membre de la British Academy1. Autrement dit, quand un tel homme parle de théologie, il parle du sommet de la discipline.
Blogging Theology
Blogging Theology est une chaîne YouTube animée par Paul Williams, consacrée à la théologie comparée et aux questions islamo-chrétiennes, connue pour ses longs entretiens avec des universitaires et des spécialistes des religions. L’échange n’a rien d’un piège : Ward répond posément, développe, et n’a jamais cherché à se rétracter.
2. De quel « milieu » parle-t-il ?
C’est le point qu’il faut préciser, car Ward est explicite : il ne parle pas des chrétiens en général, mais des théologiens universitaires — les spécialistes académiques, et d’abord le courant libéral et pluraliste qui est le sien. Pour les catholiques, il invoque le concile Vatican II2.
Surtout, il trace lui-même la frontière. Il reconnaît un « gouffre béant » entre ce monde savant et « beaucoup de fidèles sur les bancs de l’église », restés exclusivistes — ceux pour qui « seul Jésus mène à Dieu ». Il faut donc l’entendre correctement : ce que Ward présente comme une évidence chez les théologiens de métier demeure, pour l’immense majorité des chrétiens pratiquants, une position inacceptable. L’aveu vaut pour une élite, pas pour les églises. Interrogé, avec un brin de malice, sur ce paradoxe — comment se fait-il que la masse des fidèles ignore ce que pensent les savants ? —, Ward esquisse un sourire et lâche la vérité : sur ce point précis, les théologiens n’ont aucune influence sur les chrétiens ordinaires. D’un côté, ceux qui étudient la question de près ; de l’autre, la masse — et les apologistes — qui la tranchent sans l’avoir creusée.
3. Ce que cet aveu révèle
Soyons justes : Ward reste chrétien. Il l’explique par une expérience personnelle de la présence du Christ, et il ne se convertit pas ; on peut donc discuter son pluralisme, qui relativise beaucoup de choses. Mais l’essentiel n’en est pas entamé. Voici un ancien titulaire de la chaire de théologie d’Oxford qui, non seulement tient Mohamed pour un authentique prophète de Dieu, mais affirme que ses pairs, presque tous, le pensent aussi.
Là où le fidèle ordinaire voit une religion rivale à combattre, le spécialiste, lui, reconnaît une révélation du même Dieu, et un prophète qui avait « raison » de refuser la Trinité. C’est, mot pour mot, ce que le musulman soutient depuis quatorze siècles. Et l’intervieweur ne s’y trompe pas : entendre pareille « voix alternative », loin de l’extrémisme habituel, a de quoi surprendre. Ward, lui, la répète, comme pour bien l’ancrer :
« Mohamed était un véritable prophète de Dieu. »
- Keith Ward, Regius Professor of Divinity émérite (Oxford) et Fellow de la British Academy, auteur d’une œuvre abondante en théologie comparée. Il défend une théologie ouvertement pluraliste : ses propos engagent d’abord ce courant, non l’ensemble du christianisme. ↩︎
- Ward force ici un peu le trait : la déclaration Nostra Aetate (1965) exprime l’estime de l’Église pour les musulmans « qui adorent le Dieu unique » et se réclament de la foi d’Abraham, mais elle ne déclare pas officiellement que Mohamed est un prophète, ni que l’islam serait « une révélation de Dieu ». C’est l’interprétation personnelle de Ward. ↩︎