Du récit de la chute, les deux Écritures tirent une leçon opposée sur une question toute simple : à qui la faute ? Le christianisme, de l’apôtre Paul aux Pères de l’Église, l’a tôt portée sur Ève — la femme, première séduite, bientôt appelée « la porte du diable ». Le Coran, lui, raconte une faute à deux ; et là où il nomme un coupable, c’est Adam.1
Et ce n’est pas Adam qui a été séduit, c’est la femme qui, séduite, s’est rendue coupable de transgression.
Paul — 1 Timothée 2:14
Tous deux dirent : Ô notre Seigneur, nous avons fait du tort à nous-mêmes.
قَالَا رَبَّنَا ظَلَمْنَا أَنفُسَنَا
Coran 7:23 — Al-Aʿrâf
De même que le serpent séduisit Ève par sa ruse, je crains que vos pensées ne se corrompent.
Paul — 2 Corinthiens 11:3
Satan les fit glisser tous deux, et les fit sortir du lieu où ils étaient.
فَأَزَلَّهُمَا ٱلشَّيْطَٰنُ عَنْهَا
Coran 2:36 — Al-Baqara
L’homme répondit : La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé.
Adam — Genèse 3:12
Tous deux en mangèrent. Alors leur apparut leur nudité. Adam désobéit ainsi à son Seigneur et il s’égara.
وَعَصَىٰ ءَادَمُ رَبَّهُۥ فَغَوَىٰ
Coran 20:121 — Tâ-Hâ
C’est par la femme qu’a commencé le péché, et c’est à cause d’elle que nous mourons tous.
Siracide 25:24
Personne ne portera le fardeau (la responsabilité) d’autrui.
وَلَا تَزِرُ وَازِرَةٌ وِزْرَ أُخْرَىٰ
Coran 6:164 — Al-Anʿâm
Dans la Bible : le péché a un visage de femme
Le Nouveau Testament désigne la coupable sans détour. Paul le dit deux fois : « ce n’est pas Adam qui a été séduit, c’est la femme qui, séduite, s’est rendue coupable de transgression »2, et il fait d’Ève le prototype de l’âme abusée : « le serpent séduisit Ève par sa ruse »3. Déjà la Genèse orientait cette lecture : c’est la femme qui prend le fruit la première (3:6), Adam se défausse aussitôt sur elle — « la femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre » — et une peine propre lui est infligée (3:16). La tradition ne fera qu’aggraver le trait. Le Siracide affirme : « c’est par la femme qu’a commencé le péché, et c’est à cause d’elle que nous mourons tous »4. Et Tertullien, s’adressant aux femmes, ira jusqu’à : « tu es la porte du diable »5.
Dans le Coran : une faute à deux, jamais celle d’Ève
Le Coran raconte la même scène, mais répartit tout au duel. Satan chuchote « à tous deux », leur « jure » à tous deux être bon conseiller, puis « les fait tomber tous deux par tromperie »6. Et leur aveu est commun : « Tous deux dirent : Seigneur, nous avons fait du tort à nous-mêmes » — sans que l’un rejette la faute sur l’autre, à l’exact opposé de la Genèse. Mieux : là où le Coran désigne nommément un fautif, c’est Adam — « Adam désobéit à son Seigneur et il s’égara »7 —, et il agrée aussitôt son repentir (20:122). La femme, du reste, n’est jamais nommée « Ève » dans le Coran : seulement « ton épouse »8. Il n’existe donc, dans le texte, aucune figure féminine individualisée et chargée du péché du monde.
Deux nuances d’honnêteté
La rigueur impose deux précisions. D’abord, le Nouveau Testament n’est pas univoque : ailleurs, Paul fait porter le péché et la mort non à Ève mais à Adam, « par un seul homme le péché est entré dans le monde »9. Ève est chargée dans l’ordre chronologique (la première séduite) ; Adam, dans l’ordre théologique, comme « tête » de l’humanité. Ensuite, à l’inverse, une partie du commentaire musulman tardif (le tafsîr, puisant aux isrâ’îliyyât) a bel et bien réintroduit le blâme de la femme10. La comparaison honnête oppose donc texte à texte : le texte coranique partage la faute et nomme Adam ; le texte biblique, lui (1 Timothée, Siracide), tend à la faire peser sur Ève.
Conclusion
Derrière la grammaire se cache un regard sur la femme. La lecture chrétienne dominante a fait d’Ève la porte par où le péché et la mort sont entrés — un fardeau qui a longtemps pesé sur les filles d’Ève. Le Coran le refuse : la faute est à deux, Adam est nommé, nul péché ne s’hérite — « personne ne portera le fardeau d’autrui »11 —, et Dieu Lui-même enseigne à Adam les mots de son pardon. Deux façons de raconter la même histoire ; et deux façons, bien différentes, de regarder la femme.
- Bible citée selon Louis Segond ; Coran selon la traduction du Complexe du Roi Fahd (Hamidullah). ↩︎
- 1 Timothée 2:13-14 (Louis Segond). Paul appuie l’argument sur l’antériorité d’Adam : « Adam a été formé le premier, Ève ensuite ». ↩︎
- 2 Corinthiens 11:3 (Louis Segond). ↩︎
- Siracide (Ecclésiastique) 25:24. Attention : ce livre est deutérocanonique — reçu dans le canon catholique et orthodoxe, mais absent du canon protestant. Ce n’est donc pas l’Écriture pour tous les chrétiens. ↩︎
- Tertullien, De cultu feminarum, I, 1 (fin du IIe siècle). Il s’agit d’un Père de l’Église, non de l’Écriture : c’est l’amplification théologique qui radicalise le blâme d’Ève. ↩︎
- Coran 7:20-22 (Hamidullah). L’arabe emploie ici systématiquement le duel : lahumâ (à eux deux), qâsamahumâ (il leur jura à tous deux), fa-dallâhumâ (il les fit tomber tous deux). ↩︎
- Coran 20:121 (Hamidullah) : wa-‘asâ Âdamu rabbahu fa-ghawâ. C’est le seul individu nommé comme désobéissant dans l’épisode : Adam, jamais la femme. ↩︎
- Le nom Hawwâ’ (Ève) n’apparaît pas une seule fois dans le Coran, qui ne dit que zawj (épouse). Ce nom vient de la tradition postérieure et des isrâ’îliyyât (récits d’origine judéo-chrétienne). ↩︎
- Romains 5:12 (Louis Segond) ; voir aussi 5:18-19. C’est le fondement du dogme du péché originel. ↩︎
- L’islamologue Barbara Freyer Stowasser (Women in the Qur’an, Traditions, and Interpretation, Oxford, 1994) montre que ce blâme d’Ève provient de l’exégèse médiévale et des matériaux judéo-chrétiens, non du texte coranique lui-même. ↩︎
- Coran 6:164 ; le même principe est répété en 17:15 et 35:18. ↩︎