2 juin 2026 7 min de lecture Islamologia

« Avant qu’Abraham fût, je suis » : ce verset prouve-t-il la divinité de Jésus ?

BibleCoran

Je suis le Dieu tout-puissant ; marche devant ma face, et sois intègre.

Genèse 17:1

Certes, c’est Moi Allah : point de divinité que Moi. Adore-Moi donc et accomplis la Salât pour te souvenir de Moi.

Coran 20:14

Lorsque le Dieu de la Bible et celui du Coran révèlent qui Ils sont, Ils le font sans détour : « Je suis Dieu, adore-Moi ». Or c’est précisément ce qu’on ne trouve nulle part dans la bouche de Jésus. Pour établir sa divinité, on est donc conduit à interpréter des formules indirectes — et la plus célèbre est cette parole de Jean 8:58 : « Avant qu’Abraham fût, je suis »1. Ce verset peut-il porter le poids qu’on lui prête ?

1. L’argument, énoncé loyalement

La lecture chrétienne repose sur deux observations qu’il faut rappeler honnêtement. D’abord la grammaire : Jésus oppose un passé — « avant qu’Abraham fût » (aoriste grec genesthai) — à un présent intemporel, « je suis » (egō eimi), ce qui suggérerait une existence hors du temps. Ensuite la réaction de l’auditoire : au verset suivant, ses interlocuteurs ramassent des pierres pour le lapider2, geste réservé au blasphème. Ils auraient donc compris une prétention à la divinité. C’est à ces deux points que répond ce qui suit.

2. Jésus ne se dit jamais Dieu

Premier fait : à aucun moment Jésus ne déclare « Je suis Dieu, adorez-moi ». Dans le même chapitre, quelques versets plus haut, il se désigne au contraire comme un homme : « Vous cherchez à me faire mourir, moi qui vous ai dit la vérité que j’ai entendue de Dieu »3. Il se présente comme un homme et un messager, jamais comme l’objet de l’adoration.

Le contraste avec les deux déclarations placées en tête de cet article est éclairant. Quand le Dieu de la Genèse s’adresse à Abraham, et quand le Dieu du Coran s’adresse à Moïse, l’un et l’autre disent simplement, sans énigme : « Je suis Dieu, adore-Moi ». On bâtit pourtant la divinité de Jésus sur une tournure allusive, là où les textes qui veulent affirmer la divinité le font explicitement. C’est d’ailleurs ce que reconnaît, côté chrétien, le patriarche copte Chenouda III, qui observe que Jésus n’a jamais prononcé la phrase « Je suis Dieu, adorez-moi »4.

3. « Exister avant » : un langage de la préexistence, non de la divinité

« Avant qu’Abraham fût, je suis » se comprend dans le registre de la préexistence dans la connaissance et le décret de Dieu — un langage répandu, qui n’a jamais divinisé personne. La tradition islamique en offre un parallèle direct : interrogé « Quand as-tu été prophète ? », le Prophète Muhammad répond « alors qu’Adam était entre l’âme et le corps »5, c’est-à-dire avant même que l’âme ne soit insufflée à Adam. Aucun musulman n’en conclut que le Prophète serait Dieu : il s’agit de l’antériorité de sa mission inscrite dans le décret divin, non d’une existence matérielle.

La Bible elle-même use du même registre. À Jérémie, Dieu dit : « Avant que je t’eusse formé dans le ventre de ta mère, je te connaissais, et avant que tu fusses sorti de son sein, je t’avais consacré, je t’avais établi prophète des nations »6. Paul écrit aux Éphésiens que Dieu « nous a élus avant la fondation du monde »7 : les croyants sont donc, eux aussi, « avant Abraham », et même avant le monde, sans que nul n’en déduise leur divinité. Quant à Melkisédek, l’épître aux Hébreux le décrit « sans père, sans mère, sans généalogie, n’ayant ni commencement de jours ni fin de vie »8 : pris à la lettre, il serait « plus divin » que Jésus, qui n’est dit qu’antérieur à Abraham.

Appliquer à Jésus la lecture littérale qu’on refuse à Jérémie, aux Éphésiens ou à Melkisédek, c’est mesurer avec deux poids et deux mesures. La même tournure sert ailleurs à dire l’élection et la prédestination ; elle ne divinise jamais celui qu’elle vise.

4. « Je suis » n’est pas le Nom divin d’Exode 3:14

L’argument le plus technique relie le « je suis » (egō eimi) de Jésus au Nom que Dieu révèle à Moïse en Exode 3:14. Examinés de près, les textes ne soutiennent pas ce rapprochement.

En hébreu, Dieu répond à Moïse : אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה (’ehyeh ’asher ’ehyeh), que Louis Segond rend par « Je suis celui qui suis »9. Le nom donné est une forme du verbe « être », apparentée au Nom divin YHWH révélé juste après.

Dans la Septante — la traduction grecque de la Torah, de référence à l’époque de Jésus10 — ce verset devient : ἐγώ εἰμι ὁ ὤν (« Je suis Celui qui est »), puis : « Celui qui est (ho ōn) m’a envoyé ». Le point est décisif : le Nom que Dieu se donne, c’est ὁ ὤν (ho ōn), « Celui qui est », « l’Étant ». Le « ἐγώ εἰμι » n’est ici que la copule ordinaire — « je suis » — qui introduit ce nom, non le nom lui-même.

Or, en Jean 8:58, Jésus dit seulement ἐγὼ εἰμί (egō eimi) : il ne dit pas egō eimi ho ōn. Il prononce la copule, jamais le Nom. Faire de ce simple « je suis » l’équivalent du Nom révélé à Moïse, c’est escamoter le seul mot — ho ōn — qui en porte la charge.

Que « egō eimi » soit une tournure banale se vérifie dans le même évangile : l’aveugle-né, une fois guéri et interrogé sur son identité, répond exactement par les mêmes mots, « C’est moi »11 — « egō eimi » — sans que personne ne songe à le diviniser. La formule sert simplement à s’identifier. L’équation entre Jean 8:58 et Exode 3:14 repose donc sur un raccourci de traduction : le Nom, dans le texte grec, c’est ho ōn, que Jésus ne prononce pas.

5. Le contexte : un piège, et un auditoire littéraliste

Deux éléments de contexte achèvent de désamorcer la lecture « divine ». D’une part, le récit johannique souligne à plusieurs reprises qu’on cherchait à prendre Jésus en défaut sur ses paroles : la scène est polémique, on y guette la formule qui permettra de l’accuser.

D’autre part, ses auditeurs prennent volontiers ses images au pied de la lettre. Quelques versets plus haut, lorsqu’il dit « si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort », ils répliquent aussitôt : « Maintenant nous connaissons que tu as un démon. Abraham est mort, les prophètes aussi… »12. Ils entendent au sens propre une parole sur la vie éternelle, au point de l’accuser d’être possédé. C’est le signe qu’ils ne saisissent pas son registre figuré — et donc que leur geste de lapidation ne prouve pas qu’une prétention à la divinité ait été objectivement formulée : il prouve seulement qu’ils l’ont comprise ainsi, dans un climat où l’on cherchait précisément à le condamner.

Conclusion

« Avant qu’Abraham fût, je suis » ne contient aucune déclaration de divinité. Dans le même chapitre, Jésus se dit « un homme » porteur d’un message reçu de Dieu, là où la Bible comme le Coran montrent Dieu se nommer sans détour quand telle est l’intention. « Exister avant » relève d’un langage de la préexistence appliqué aussi à Jérémie, aux croyants d’Éphèse et à Melkisédek, sans jamais les diviniser. L’assimilation au Nom d’Exode 3:14 est un artefact de traduction : le Nom divin grec est ho ōn, que Jésus ne prononce pas. Et le contexte est celui d’un piège tendu devant un auditoire qui prend les images à la lettre. La divinité de Jésus ne saurait reposer sur une tournure allusive et un raccourci de traduction.

  1. Jean 8:58 (Louis Segond). ↩︎
  2. Jean 8:59 (Louis Segond). ↩︎
  3. Jean 8:40 (Louis Segond). ↩︎
  4. Chenouda III, Sanawât maʿa asʾilat an-nâs (« Découvre les questions des gens »). [Référence précise — tome et page — à confirmer avant publication.] ↩︎
  5. Hadith : interrogé « Quand as-tu été prophète ? », le Prophète répond « alors qu’Adam était entre l’âme et le corps », c’est-à-dire avant que l’âme ne soit insufflée au corps déjà créé. [Recueil et degré d’authenticité à confirmer avant publication.] ↩︎
  6. Jérémie 1:5 (Louis Segond). ↩︎
  7. Éphésiens 1:4 (Louis Segond). ↩︎
  8. Hébreux 7:3 (Louis Segond). ↩︎
  9. Exode 3:14 (Louis Segond). Le verbe employé est une forme de hayah, « être », apparentée au Nom YHWH révélé au verset suivant (Exode 3:15). ↩︎
  10. Septante (LXX) : traduction grecque de la Torah réalisée à Alexandrie au IIIe siècle av. J.-C. (vers 250 av. J.-C.). C’est la version de l’Ancien Testament la plus citée dans le Nouveau Testament. ↩︎
  11. Jean 9:9 (Louis Segond), où l’homme guéri dit « egō eimi », littéralement « je suis » / « c’est moi ». ↩︎
  12. Jean 8:51-52 (Louis Segond). ↩︎