28 mai 2026 5 min de lecture Islamologia

L’épreuve d’Abraham : le sacrifice du fils dans la Bible et le Coran

BibleCoran

Isaac, parlant à Abraham son père, dit : « Mon père ! » Et il répondit : « Me voici, mon fils ! » Isaac reprit : « Voici le feu et le bois ; mais où est l’agneau pour l’holocauste ? » Abraham répondit : « Mon fils, Dieu se pourvoira lui-même de l’agneau pour l’holocauste ». Et ils marchèrent tous deux ensemble.

Genèse 22:7-8

Puis quand celui-ci fut en âge de l’accompagner, [Abraham] dit : « Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler. Vois donc ce que tu en penses ». Il dit : « Ô mon père, fais ce qui t’est commandé : tu me trouveras, s’il plaît à Allah, du nombre des endurants ».

Coran 37:102

L’épreuve du sacrifice du fils d’Abraham est un récit fondateur partagé par les trois grandes traditions monothéistes. Pourtant, dès qu’on met en regard les versions biblique et coranique, les divergences sont profondes — et le texte biblique contient ses propres contradictions internes.

Le récit biblique

Au chapitre 22 du livre de la Genèse, Dieu interpelle Abraham par un ordre direct, sans préambule ni explication : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t’en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai »1. Abraham obéit en silence. Il selle son âne, prend deux serviteurs et son fils, et part. Pendant trois jours de marche, pas un mot n’est échangé sur la nature du voyage.

Lorsque le père et le fils gravissent enfin seuls la montagne, c’est l’enfant qui rompt le silence par une question pratique, presque candide. Le dialogue qui s’engage alors — où le père élude — sera repris plus loin dans cet article. Notons d’abord que dans tout le récit biblique, Isaac n’est jamais informé de ce qui l’attend. Il le découvrira ligoté sur le bûcher, au dernier instant, lorsque l’ange du Seigneur interviendra pour suspendre le geste.

Le récit coranique

Le Coran connaît la même épreuve mais la déploie sur un registre fondamentalement différent. À la sourate As-Saffat, il n’est question ni d’ordre direct ni de marche silencieuse : Abraham reçoit l’épreuve par des songes répétés, qu’il interprète comme une commande divine. Plutôt que de la dissimuler, il choisit d’en parler à son fils — et le dialogue qui s’ensuit fait de l’enfant un acteur volontaire de l’épreuve, non sa victime.

À noter également : le Coran ne nomme jamais l’enfant dans ce passage. La tradition musulmane majoritaire l’identifie à Ismaël, et la structure même du texte y conduit : la naissance d’Isaac est en effet annoncée après l’épisode du sacrifice4, ce qui exclut qu’il soit l’enfant concerné.

C’est dans la manière dont s’engage le dialogue père-fils que la divergence entre les deux récits éclate avec le plus de force. Mettons les deux passages côte à côte :

Du côté de la Bible, le fils ignore tout ; sa question est pratique, et le père lui répond par une parole évasive — sinon dissimulatrice — qui suspend la révélation jusqu’au dernier instant. Du côté du Coran, le père consulte explicitement son fils, et l’enfant consent en toute lucidité, en s’en remettant à la grâce divine pour la patience nécessaire. L’épreuve, du même coup, change radicalement de nature : ce n’est plus celle d’un homme seul face à Dieu, mais celle d’un père et d’un fils acceptant ensemble.

Les contradictions du texte biblique

Au-delà des divergences avec le récit coranique, la Bible se heurte à ses propres chronologies. Lorsque Dieu nomme Isaac « ton fils unique »1, Ismaël existe pourtant depuis quatorze ans. Le texte lui-même donne tous les éléments du calcul : Abraham avait quatre-vingt-six ans à la naissance d’Ismaël5, et cent ans à celle d’Isaac6. Comment Isaac peut-il être qualifié de « fils unique » quand un autre fils, déjà adolescent, est en vie ?

Cette anomalie n’est pas isolée. Plus tôt dans le récit, lorsque Agar est chassée avec son fils Ismaël, la Genèse décrit l’enfant comme un nourrisson : Agar le porte, l’eau de l’outre vient à manquer, et la mère, désespérée, dépose son fils sous un arbrisseau pour ne pas le voir mourir7. Pourtant, en croisant les âges donnés par le texte lui-même, Ismaël devrait alors avoir entre quatorze et dix-sept ans. Un adolescent qu’on porte et qu’on dépose comme un bébé : l’incohérence est manifeste.

Le qualifier de « fils unique » au moment du sacrifice, le dépeindre en nourrisson au moment de l’expulsion : deux silences textuels qui s’expliquent par une même intention narrative, celle de minimiser la place d’Ismaël dans la lignée d’Abraham. Le texte biblique réécrit la généalogie en filigrane.

Conclusion

Deux récits, deux théologies du sacrifice. Dans la Bible, l’épreuve est celle d’un homme seul face à Dieu, qui obéit sans informer son fils et n’engage le dialogue qu’au moment de l’évasion ; le fils est l’objet du sacrifice, jamais son acteur. Dans le Coran, l’épreuve est partagée : père et fils s’y soumettent ensemble, dans la consultation et le consentement explicite. Et au cœur même du texte biblique, des coutures visibles — chronologies contradictoires, qualifications impossibles — que les comptes internes du livre suffisent à mettre au jour.

  1. Genèse 22:2 (Louis Segond). ↩︎
  2. Genèse 22:7-8 (Louis Segond). ↩︎
  3. Coran, sourate 37 As-Saffat, verset 102, traduction du Complexe du Roi Fahd. ↩︎
  4. Coran 37:112 annonce la naissance d’Isaac après l’épisode du sacrifice — ce qui exclut son identification au fils éprouvé. ↩︎
  5. Genèse 16:16 : « Abraham était âgé de quatre-vingt-six ans lorsque Agar enfanta Ismaël à Abraham ». ↩︎
  6. Genèse 21:5 : « Abraham était âgé de cent ans à la naissance d’Isaac, son fils ». ↩︎
  7. Genèse 21:14-16. ↩︎