Pourquoi les hommes parlent-ils des langues différentes et forment-ils des peuples distincts ? La Bible et le Coran répondent tous deux à cette question — mais dans des directions exactement opposées1. D’un côté, un Dieu qui s’inquiète du progrès des hommes et les divise ; de l’autre, un Dieu qui veut leur diversité pour qu’ils se connaissent. Mis face à face, les deux textes ne pourraient être plus contraires.
L’Éternel dit : Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté. Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres.
Genèse 11:6-7
Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux.
Coran 49:13 — Al-Hujurat
La Bible : la confusion de Babel
Dans la Genèse, l’humanité unie entreprend de bâtir une tour « dont le sommet touche au ciel »2. Un premier détail surprend déjà : Dieu « descendit pour voir la ville et la tour »3 — comme s’Il devait se déplacer pour constater de Ses propres yeux ce que tramaient les hommes, Lui qui est pourtant censé tout savoir et tout voir.
Puis vient l’inquiétude. Car ce qui préoccupe Dieu, c’est l’unité même des hommes : ils « forment un seul peuple et ont tous une même langue », au point que « rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté »4. Et c’est là le comble : le Tout-Puissant s’alarme du progrès de Ses créatures, comme si leur réussite collective pouvait Le menacer. Un Dieu qui redoute ce que des hommes pourraient accomplir — et qui agit aussitôt pour les en empêcher.
Sa réaction, en effet, n’est pas de les guider mais de les diviser : « confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres »5, puis Il les « dispersa loin de là sur la face de toute la terre »6. La pluralité des langues naît ici d’une méfiance — brouiller, séparer pour affaiblir —, ce que dit le nom même du lieu, Babel, la « confusion »7.
Le Coran : « pour que vous vous entre-connaissiez »
Le Coran prend le contre-pied exact. La diversité des peuples n’y est ni une sanction ni un accident, mais une création voulue, dotée d’un but explicite : « Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez »8. Là où Babel sépare pour que les hommes ne s’entendent plus, Al-Hujurat institue la diversité pour qu’ils s’entre-connaissent. La pluralité n’est plus confusion, mais occasion de rencontre.
La hiérarchie elle-même change de nature. Aucun peuple, aucune langue, aucune tribu n’est supérieur : « Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux »9. Le seul rang qui compte n’est pas ethnique mais spirituel — la piété, non le sang.
Conclusion
Deux récits, deux théologies de la diversité humaine. Dans la Bible, un Dieu que l’unité et le progrès des hommes inquiètent au point qu’Il descende vérifier, s’alarme, et brouille leurs langues pour les disperser : un Tout-Puissant qui redoute ses propres créatures — le comble. La diversité y est une confusion infligée par méfiance. Dans le Coran, à l’inverse, un Dieu serein qui crée délibérément les nations et les tribus « pour que vous vous entre-connaissiez » : la diversité y est un dessein et un lien. D’un côté la crainte et Babel ; de l’autre, la sérénité et la connaissance.
- Bible citée selon Louis Segond ; Coran selon la traduction du Complexe du Roi Fahd (Hamidullah). ↩︎
- Genèse 11:4 (Louis Segond). ↩︎
- Genèse 11:5 (Louis Segond). ↩︎
- Genèse 11:6 (Louis Segond). ↩︎
- Genèse 11:7 (Louis Segond). ↩︎
- Genèse 11:8 (Louis Segond). ↩︎
- Genèse 11:9 (Louis Segond) : « c’est là que l’Éternel confondit le langage de toute la terre ». ↩︎
- Coran 49:13, sourate Al-Hujurat (Les Appartements). ↩︎
- Coran 49:13 (Complexe du Roi Fahd). ↩︎