2 juin 2026 9 min de lecture Islamologia

L’alliance avec Abraham : terre et royauté (Bible) ou prophétie et guidée (Coran) ?

BibleCoran

Tu deviendras père d’une multitude de nations.

Genèse 17:4

Nous avons envoyé Noé et Abraham et accordé à leur descendance la prophétie et le Livre.

Coran 57:26

Je ferai de toi des nations ; et des rois sortiront de toi.

Genèse 17:6

Envoie l’un des leurs comme messager parmi eux, pour leur réciter Tes versets, leur enseigner le Livre et la Sagesse, et les purifier.

Coran 2:129

Tout le pays de Canaan, en possession perpétuelle, et je serai leur Dieu.

Genèse 17:8

Je vais faire de toi un exemple à suivre (imām) pour les gens.

Coran 2:124

Le mot « alliance » — berît en hébreu, ʿahd ou mīthāq en arabe — désigne le pacte que Dieu noue avec Abraham1. La Bible et le Coran rapportent l’un et l’autre cette alliance, mais ils n’en font pas la même promesse. D’un côté une descendance, une terre et des rois ; de l’autre un prophète, une guidée, une purification des âmes. La notion d’élection qui en découle est d’ailleurs, dans sa version biblique, particulièrement ouverte aux abus, car elle attache un privilège perpétuel à une lignée. Mis face à face, les deux récits dessinent deux finalités opposées de l’alliance.

1. L’alliance biblique : terre, descendance, royauté

Dans la Genèse, l’alliance avec Abraham est répétée et amplifiée de chapitre en chapitre (Genèse 12, 13, 15), jusqu’à culminer au chapitre 17. Dieu y commence par une exigence de droiture : « Marche devant ma face, et sois intègre »2. Puis viennent les promesses, toutes tournées vers ce monde : un nom nouveau, une descendance « comme la poussière de la terre »3, « des rois sortiront de toi »4, et surtout la terre : « tout le pays de Canaan, en possession perpétuelle »5.

Deux traits ressortent. D’abord, cette alliance est déclarée « perpétuelle »6, pour le peuple comme pour la terre, sans terme — la circoncision n’en est que le « signe »7, non le prix. Ensuite, aucune raison n’est donnée à ce choix, et Abraham ne demande rien : l’horizon est tout entier celui d’une lignée, d’un territoire et d’une royauté.

2. Un pacte devenu don : l’aveu du Deutéronome

Le problème surgit lorsque cette alliance, méritée par un Abraham « intègre », est étendue telle quelle à tout un peuple — un ensemble mêlé, où le meilleur côtoie le pire. Or la Bible elle-même reconnaît que ce peuple n’a rien d’un Abraham : « Ce n’est point à cause de ta justice et de la droiture de ton cœur que tu entres en possession de leur pays ; mais c’est à cause de la méchanceté de ces nations »8.

Le texte enfonce le clou : « tu es un peuple au cou roide »9, « tu as été rebelle contre l’Éternel »10. L’alliance n’est donc pas accordée pour une vertu : elle est maintenue malgré l’absence de vertu. Ce qui était par définition un pacte bilatéral — Dieu engage, l’homme répond — se mue en un don unilatéral, attaché à une descendance quoi qu’elle fasse. La terre et la royauté restent acquises : l’alliance devient le socle d’une histoire ethnocentrique.

3. L’alliance coranique : méritée et conditionnelle

Le Coran rapporte la même alliance dans un verset que l’on peut appeler le verset de l’alliance : « Et lorsque ton Seigneur eut éprouvé Abraham par certains commandements, et qu’il les eut accomplis, le Seigneur lui dit : « Je vais faire de toi un exemple à suivre pour les gens ». — « Et parmi ma descendance ? » demanda-t-il. — « Mon engagement, dit Allah, ne s’applique pas aux injustes » »11. Le verset s’articule en cinq temps : une épreuve, son accomplissement, l’octroi de l’alliance, une requête d’Abraham, puis sa restriction.

La différence avec la Bible est immédiate. L’alliance n’est pas ici un préalable arbitraire : elle vient « après » qu’Abraham a accompli les commandements — elle est la conséquence d’un mérite. Le Coran le redit en évoquant les Feuilles « d’Abraham qui remplit parfaitement [sa mission] »12. Et elle est d’emblée conditionnelle : « Mon engagement ne s’applique pas aux injustes » — là où l’alliance biblique demeurait inconditionnelle et perpétuelle. À la requête d’Abraham pour sa descendance, Dieu ne répond ni par un blanc-seing ni par une lignée privilégiée : il en exclut les injustes, qui qu’ils soient. Et elle vise « les gens » — l’humanité —, non une ethnie.

4. Ce qu’Abraham demande pour sa descendance : un prophète, non un roi

La comparaison devient saisissante quand on observe ce qu’Abraham demande. Dans la Bible, il ne demande rien : il reçoit des rois et une terre. Dans le Coran, il prie — et jamais pour un trône ou une fortune. En élevant les fondations de la Kaaba avec son fils Ismaël, il implore : « Notre Seigneur ! Envoie l’un des leurs comme messager parmi eux, pour leur réciter Tes versets, leur enseigner le Livre et la Sagesse, et les purifier »13. Ce qu’il souhaite voir naître de sa lignée — par Ismaël notamment —, c’est un prophète qui guide et qui purifie les âmes, non un dominateur.

Toutes ses invocations vont dans ce sens. Ayant établi sa descendance près de la Maison sacrée, il prie « afin qu’ils accomplissent la Salât »14, puis : « Fais que j’accomplisse assidûment la Salât ainsi qu’une partie de ma descendance »15. Il réclame une postérité « d’entre les vertueux »16. Et pour lui-même, l’héritage qu’il convoite est tout spirituel : « Seigneur, accorde-moi sagesse (et savoir) et fais-moi rejoindre les gens de bien ; fais que j’aie une mention honorable sur les langues de la postérité ; et fais de moi l’un des héritiers du Jardin des délices »17. Jamais la terre, jamais la couronne.

Or cette prière reçoit, des siècles plus tard, sa réponse exacte. Décrivant la mission du Prophète Muhammad, le Coran reprend mot pour mot la triade demandée par Abraham : « un messager de parmi eux-mêmes, qui leur récite Ses versets, les purifie et leur enseigne le Livre et la Sagesse »18. Le Coran présente ainsi le Prophète comme l’accomplissement même de l’invocation d’Abraham : ce que le patriarche demandait pour sa descendance n’était pas une dynastie, mais un envoyé.

5. Le même vœu chez d’autres prophètes

Ce n’est pas propre à Abraham. Lorsque Zacharie (Zakariyya), vieux et sans enfant, implore une descendance, il prend soin de préciser la nature de l’héritage espéré : « Je crains [le comportement] de mes héritiers, après moi. Et ma propre femme est stérile. Accorde-moi, de Ta part, un descendant qui hérite de moi et hérite de la famille de Jacob. Et fais qu’il te soit agréable »19. L’héritage qu’il redoute de voir mal transmis n’est pas une fortune : c’est la charge religieuse de la lignée de Jacob, et son unique exigence est que l’enfant soit « agréable » à Dieu. Ailleurs, il demande : « Seigneur, donne-moi, venant de Toi, une excellente descendance »20, et reconnaît : « Ne me laisse pas seul, Seigneur, alors que Tu es le meilleur des héritiers »21.

La réponse divine confirme le registre : l’enfant accordé, Jean (Yahya), est annoncé comme « un chef, un chaste, un prophète et du nombre des gens de bien »22 — un prophète, là encore, non un prince. Et lorsque le Coran dresse le portrait du croyant accompli, il met dans sa bouche la même aspiration : « Seigneur, donne-nous, en nos épouses et nos descendants, la joie des yeux, et fais de nous un guide (imām) pour les pieux »23. D’un bout à l’autre, la descendance que l’on demande à Dieu est une descendance de foi et de guidée.

6. Prophétie et Livre, non royauté : le contenu de l’alliance

Tout converge alors vers un point unique. Là où la Genèse promet que « des rois sortiront de toi », le Coran place dans la descendance d’Abraham « la prophétie et le Livre »24. D’un côté la royauté et la terre ; de l’autre la guidée et la prophétie. Le Coran retient de la grandeur d’Abraham non les rois issus de son sang, mais les prophètes issus de sa foi.

Ce Livre, justement, le Coran en garde la trace : les « Feuilles d’Abraham et de Moïse »25. Et leur contenu, tel que le Coran le rapporte, est purement spirituel : l’unicité de Dieu, le Jour de la Résurrection, la responsabilité personnelle — « aucune âme ne portera le fardeau d’autrui, et en vérité, l’homme n’obtient que [le fruit] de ses efforts »26. Aucune loi détaillée, ce que confirme par cohérence le fait que les interdits alimentaires ne soient apparus qu’avec Jacob, « avant que la Thora ne fût descendue »27.

Ce contenu suffit à situer la religion d’Abraham hors des cadres ultérieurs. La Résurrection, thème majeur de ces Feuilles, est quasi absente de la Bible hébraïque — à peine entrevue dans le tardif livre de Daniel ; et la responsabilité strictement personnelle exclut d’avance le péché hérité comme la rédemption par autrui. C’est pourquoi le Coran affirme : « Abraham n’était ni Juif ni Chrétien. Il était entièrement soumis à Allah »28.

Reste alors une dernière conséquence : si l’alliance est affaire de prophétie et de guidée, l’appartenance ne tient plus au sang mais au fait de suivre. « Les hommes les plus dignes de se réclamer d’Abraham sont ceux qui l’ont suivi »29, dit le Coran. L’Évangile rejoint cette idée quand Jean-Baptiste avertit ses interlocuteurs : « Ne prétendez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père ! Car je vous déclare que de ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants à Abraham »30. La filiation charnelle ne fonde aucun privilège : seul compte l’héritage de la foi.

Conclusion

Deux récits, deux finalités de l’alliance. Dans la Bible, elle est inconditionnelle et perpétuelle, sans motif énoncé, tournée vers des biens mondains — une descendance innombrable, une terre, des rois — et le texte avoue lui-même qu’elle se maintient en dépit de l’infidélité du peuple : un pacte devenu don, au fondement d’une histoire ethnocentrique. Dans le Coran, elle est méritée par l’épreuve accomplie, conditionnelle puisqu’elle exclut les injustes, et spirituelle de part en part : ce qu’Abraham — comme Zacharie après lui — demande à Dieu pour sa descendance, ce ne sont pas des rois, mais des prophètes qui récitent, enseignent et purifient. L’alliance n’y est pas un héritage du sang, mais une vocation que l’on honore en suivant Abraham.

  1. Synthèse établie d’après la conférence de Louay Fatoohi, The Covenant with Abraham in the Bible and the Quran (YouTube), dont la trame de comparaison est reprise et les références revérifiées. Sauf mention contraire, la Bible est citée selon Louis Segond et le Coran selon la traduction du Complexe du Roi Fahd (Hamidullah). ↩︎
  2. Genèse 17:1. ↩︎
  3. Genèse 13:16. ↩︎
  4. Genèse 17:6. ↩︎
  5. Genèse 17:8. ↩︎
  6. Genèse 17:7 : « ce sera une alliance perpétuelle, en vertu de laquelle je serai ton Dieu et celui de ta postérité après toi ». ↩︎
  7. Genèse 17:10-11, où la circoncision est désignée comme « le signe de l’alliance ». ↩︎
  8. Deutéronome 9:5. ↩︎
  9. Deutéronome 9:6. ↩︎
  10. Deutéronome 9:7. ↩︎
  11. Coran 2:124, sourate Al-Baqara. Le terme rendu par « exemple à suivre » est imām, le guide. ↩︎
  12. Coran 53:36-37, sourate An-Najm. ↩︎
  13. Coran 2:129 (voir le contexte en 2:127-128, l’édification de la Kaaba). Abraham y demande aussi, en 2:128, « de notre descendance une communauté soumise à Toi ». ↩︎
  14. Coran 14:37. ↩︎
  15. Coran 14:40. ↩︎
  16. Coran 37:100 ; le verset est suivi de l’annonce d’un fils « doux et patient », Ismaël. ↩︎
  17. Coran 26:83-85. ↩︎
  18. Coran 3:164 ; formulation quasi identique en Coran 62:2, à propos des « gens sans Livre ». Le rapprochement avec la prière d’Abraham (2:129) est littéral : réciter, purifier, enseigner. ↩︎
  19. Coran 19:5-6. « Hériter de la famille de Jacob » désigne l’héritage prophétique et la science, non les biens. ↩︎
  20. Coran 3:38. ↩︎
  21. Coran 21:89. ↩︎
  22. Coran 3:39. ↩︎
  23. Coran 25:74. ↩︎
  24. Coran 57:26, sourate Al-Hadîd : « Nous avons effectivement envoyé Noé et Abraham et accordé à leur descendance la prophétie et le Livre ». ↩︎
  25. Coran 87:18-19, sourate Al-A’lâ ; mentionnées aussi en Coran 53:36-37. ↩︎
  26. Coran 53:38-39. ↩︎
  27. Coran 3:93. ↩︎
  28. Coran 3:67. Le terme employé est ḥanīf, le monothéiste pur, détourné de toute idolâtrie. ↩︎
  29. Coran 3:68. ↩︎
  30. Matthieu 3:9. ↩︎