En 2008, l’un des athées militants les plus connus au monde a été filmé en train d’envisager qu’une intelligence extérieure ait conçu la vie sur Terre. À une condition : que cette intelligence soit constituée d’extraterrestres, et non d’un Dieu créateur. La scène, retranscrite ci-dessous, figure dans le montage final d’un documentaire diffusé en salles aux États-Unis.
Stein — Et comment cela a-t-il commencé ?
Dawkins — Je vous l’ai dit, nous ne savons pas.
Stein — Vous n’avez donc aucune idée de comment cela a commencé ?
Dawkins — Non, non. Personne d’autre non plus.
Stein — Quelle est selon vous la possibilité que le dessein intelligent puisse se révéler être la réponse à certaines questions de génétique ou d’évolution ?
Dawkins — Cela pourrait survenir de la façon suivante. Il se pourrait qu’à un moment donné, quelque part dans l’univers, une civilisation ait évolué — probablement par des moyens darwiniens — jusqu’à un très, très haut niveau de technologie, et qu’elle ait conçu une forme de vie qu’elle aurait ensemencée, peut-être, sur cette planète. C’est une possibilité, et une possibilité intrigante. Et je suppose qu’on pourrait y trouver des preuves. Si l’on examine les détails de la biochimie, de la biologie moléculaire, on pourrait y trouver une signature — une sorte de signature de concepteur.
Dawkins — Mais cette intelligence supérieure aurait elle-même dû survenir par un processus explicable, ultimement explicable. Elle ne peut pas simplement avoir jailli dans l’existence spontanément. C’est ça, le point.
Voix offLe professeur Dawkins n’était donc pas contre le dessein intelligent. Juste contre certains types de concepteurs. Comme Dieu.
Entretien Stein-Dawkins suivi de la voix off de Ben Stein. Expelled, 2008.
1. Pour qui ne connaîtrait pas
Richard Dawkins
Pour qui n’aurait jamais entendu son nom : Richard Dawkins est un biologiste évolutionniste britannique né en 1941, professeur à Oxford pendant treize ans dans une chaire spécialement créée pour lui — la chaire Charles Simonyi de public understanding of science1 (autrement dit, la vulgarisation scientifique de haut niveau).
Sa réputation scientifique tient surtout à un livre paru en 1976, Le Gène égoïste2, devenu un classique de la vulgarisation darwinienne. Son aura médiatique, elle, vient d’un autre livre paru trente ans plus tard : Pour en finir avec Dieu3 (The God Delusion, 2006), best-seller international qui constitue aujourd’hui le manifeste de référence du courant qu’on appelle le « Nouvel Athéisme ».
Dawkins est l’un des « Quatre Cavaliers » de ce mouvement4 — aux côtés de Christopher Hitchens, Sam Harris et Daniel Dennett — un quatuor d’intellectuels qui, dans les années 2000, a porté à la fois dans les universités et dans les médias une critique frontale, militante et systématique des religions. Son surnom officiel, c’est « le Rottweiler de Darwin »5 — par analogie avec Thomas Huxley, le biologiste victorien surnommé « le Bouledogue de Darwin » au XIXe siècle pour avoir défendu férocement l’évolutionnisme contre les théologiens. La presse l’appelle aussi parfois « le grand prêtre de l’athéisme ».
Le documentaire Expelled
Expelled: No Intelligence Allowed6 est un documentaire américain sorti en avril 2008, présenté par Ben Stein, journaliste, juriste et acteur. Le film enquête sur la marginalisation, dans les universités américaines, des chercheurs qui osent évoquer l’hypothèse du « dessein intelligent » (intelligent design) — l’idée que certaines complexités du vivant supposeraient une cause intelligente plutôt qu’un pur hasard évolutif.
Le film est ouvertement partisan — il défend la liberté académique de ces chercheurs — et a été critiqué de toutes parts à sa sortie. Mais l’interview qui nous occupe ne pose pas de problème particulier : Dawkins répond à des questions, ses propos sont restitués dans le montage final, et il n’a jamais cherché à se rétracter par la suite.
2. Trois choses à observer
2.1 — Trois aveux scientifiques significatifs
Dans cet échange, Dawkins reconnaît textuellement trois choses :
- Qu’on ne sait pas comment la vie est apparue sur Terre.
- Que personne d’autre ne le sait non plus.
- Qu’un concepteur pourrait laisser une signature détectable dans la biologie moléculaire.
Ces trois aveux, mis bout à bout, suffisent déjà à nuancer fortement le discours public habituel — celui qui présente l’origine du vivant comme une question résolue, ou en passe de l’être, par les seules ressources du naturalisme darwinien. Dawkins, ici, dit simplement la vérité scientifique : nous ne savons pas.
2.2 — La régression qu’il déplace mais ne résout pas
Dawkins anticipe l’objection que tout lecteur attentif voit poindre : si la vie sur Terre requiert un concepteur extraterrestre, qu’en est-il de la vie extraterrestre qui a engendré ce concepteur ? Sa réponse est intéressante — « cette intelligence supérieure aurait elle-même dû survenir par un processus explicable, ultimement explicable ».
Autrement dit : la vie sur Terre peut avoir été conçue, mais la vie qui a fait cette conception, elle, doit être « ultimement explicable » par un processus naturel.
Or, le mot « ultimement » est précisément celui qui fait défaut au discours strictement darwinien. Si la première forme de vie connue (sur Terre) est inexplicable sans concepteur, qu’est-ce qui rend la deuxième forme de vie connue (les extraterrestres concepteurs) explicable, elle, par les seuls processus naturels ? Dawkins déplace le problème d’un cran, mais ne le résout pas. La régression reste entière.
À ce stade, l’argument bascule sur une question philosophique. Si l’on accepte l’idée qu’une intelligence supérieure peut être à l’origine du vivant, alors la question n’est plus si, mais qui. Et c’est précisément là qu’intervient le troisième point.
2.3 — Le déplacement du tabou
La question n’est plus « peut-il y avoir une intelligence à l’origine du vivant ? » — Dawkins concède que oui. Elle devient : « quelle intelligence est culturellement acceptable ? ».
- Une intelligence extraterrestre, dont l’existence n’a jamais été observée, dont aucun élément empirique ne suggère la présence, qui repose entièrement sur la spéculation — oui, c’est envisageable, dit Dawkins.
- Un Dieu créateur, posé depuis trois millénaires par les religions abrahamiques, qui structure la philosophie occidentale depuis l’Antiquité tardive, et dont la question reste, au minimum, philosophiquement ouverte — non, hors de question, jamais.
La frontière n’est plus scientifique. Elle est philosophique, peut-être idéologique. Croire en des extraterrestres concepteurs demande exactement le même acte de foi que croire en un Créateur — un acte de foi peut-être plus exotique encore, puisque les extraterrestres ne reposent sur aucune tradition, aucun texte, aucune lignée de penseurs, aucun témoignage historique. Et pourtant, c’est cette voie que Dawkins préfère envisager.
3. Ce que cet aveu révèle
3.1 — Le naturalisme méthodologique au pied du mur
L’épisode est révélateur d’un état du débat scientifique contemporain. Au XIXe siècle, quand Darwin écrivait L’Origine des espèces, la complexité de la cellule, du code génétique, des mécanismes moléculaires de la vie était totalement inconnue. La sélection naturelle pouvait raisonnablement prétendre tout expliquer, parce que personne ne savait au juste ce qu’il y avait à expliquer.
En 2008, l’horizon a changé. La biologie moléculaire a dévoilé une complexité que Darwin n’imaginait pas — des nanomachines protéiques, des codes correcteurs d’erreurs, des systèmes de régulation à plusieurs niveaux, un code génétique d’une densité informationnelle inouïe. Et face à cette complexité, certains darwiniens, mis devant la question frontale, sont amenés à envisager une intelligence externe. Mais une intelligence naturalisable. Une intelligence qui ne dérange pas la cosmologie matérialiste.
Il faut ici signaler que Dawkins n’invente rien : il reprend l’hypothèse de la panspermie dirigée, formulée dès 1973 par Francis Crick7 — co-découvreur de la structure de l’ADN, Prix Nobel 1962. Crick proposait déjà que la vie sur Terre ait pu être ensemencée par une civilisation extraterrestre. Dawkins, en 2008, ne fait que reformuler une option qui circule depuis trente-cinq ans dans une frange du milieu scientifique.
Tout cela relève moins d’une démarche scientifique que d’une option métaphysique : on déplace l’intelligence là où elle reste manipulable par la science (les étoiles, l’univers, un éventuel signal SETI), pour ne surtout pas la mettre là où elle obligerait à reconnaître quelque chose de transcendant.
3.2 — Une honnêteté à reconnaître
Il faut, à la fin, reconnaître à Dawkins son honnêteté. Il aurait pu refuser la question, ou répondre par une fin de non-recevoir polie. Il a choisi de répondre, en pensant à voix haute devant la caméra. Et sa réponse, dans toute sa cocasserie, dit quelque chose de profond : un des athées militants les plus visibles du monde, mis devant la complexité du vivant, concède qu’une intelligence supérieure conceptrice est « une possibilité intrigante ».
Si l’on s’en tient à la lettre de ses mots — celle des trois aveux du point 2.1 et celle de l’admission du point 2.3 — il faut conclure ceci : la question de l’origine du vivant n’est pas tranchée, et l’hypothèse d’un concepteur n’est pas exclue, même par ceux qui en font profession de combattre l’idée.
À cet égard, il aurait été plus simple — et c’est là où le sarcasme retient pudiquement sa dernière phrase — de remplacer dans la réponse de Dawkins le mot « civilisation extraterrestre » par « être transcendant ». Mais il aurait fallu, pour cela, accepter de prononcer un mot que le militantisme athée s’interdit d’envisager. Trois lettres, et tout l’édifice serait à reconstruire :
Dieu.
- Richard Dawkins, The Selfish Gene, Oxford University Press, 1976. Édition française : Le Gène égoïste, Odile Jacob, 2003. ↩︎
- Richard Dawkins, The God Delusion, Bantam Press, 2006. Édition française : Pour en finir avec Dieu, Robert Laffont, 2008. Le livre s’est vendu à plus de trois millions d’exemplaires. ↩︎
- Les « Quatre Cavaliers » (Four Horsemen) désignent Richard Dawkins, Christopher Hitchens, Sam Harris et Daniel Dennett, réunis pour une discussion enregistrée en septembre 2007 chez Hitchens à Washington. La vidéo, diffusée gratuitement en ligne, a fait office de manifeste du « Nouvel Athéisme ». ↩︎
- Le surnom « Darwin’s Rottweiler » (le Rottweiler de Darwin) est attribué à Dawkins par analogie avec Thomas Henry Huxley (1825-1895), surnommé « Darwin’s Bulldog » pour avoir défendu férocement l’évolutionnisme dans les débats victoriens — notamment lors de l’affrontement célèbre avec l’évêque Wilberforce en 1860 à Oxford. ↩︎
- Francis Crick (Prix Nobel 1962 pour la découverte de la structure de l’ADN, avec James Watson) a proposé l’hypothèse de la « panspermie dirigée » dans un article cosigné avec Leslie Orgel en 1973 (Icarus, vol. 19). L’idée : la vie sur Terre aurait été ensemencée délibérément par une civilisation extraterrestre. Dawkins, dans son interview, reprend exactement cette hypothèse. ↩︎
- Expelled: No Intelligence Allowed, documentaire américain réalisé par Nathan Frankowski, présenté par Ben Stein, sorti en avril 2008. L’échange Stein-Dawkins se situe vers la 56ᵉ minute du film. La vidéo intégrale est disponible librement sur YouTube. ↩︎
- Chaire Charles Simonyi pour la « public understanding of science » créée à Oxford en 1995 grâce à un don de Charles Simonyi, ingénieur en chef de Microsoft Word. Dawkins l’a occupée de 1995 à 2008. ↩︎