29 mai 2026 6 min de lecture Islamologia

« Au commencement… »,« Il était une fois… », « Il m’a semblé bon… »

BibleCoran

Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre.

בְּרֵאשִׁית בָּרָא אֱלֹהִים אֵת הַשָּׁמַיִם וְאֵת הָאָרֶץ

Genèse 1:1

Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. Louange à Allah, Seigneur de l’univers. Le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux, Maître du Jour de la rétribution. C’est Toi Seul que nous adorons, et c’est Toi Seul dont nous implorons secours. Guide-nous dans le droit chemin, le chemin de ceux que Tu as comblés de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru Ta colère, ni des égarés.

بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَٰنِ ٱلرَّحِيمِ ۝ ٱلْحَمْدُ لِلَّهِ رَبِّ ٱلْعَٰلَمِينَ ۝ ٱلرَّحْمَٰنِ ٱلرَّحِيمِ ۝ مَٰلِكِ يَوْمِ ٱلدِّينِ ۝ إِيَّاكَ نَعْبُدُ وَإِيَّاكَ نَسْتَعِينُ ۝ ٱهْدِنَا ٱلصِّرَٰطَ ٱلْمُسْتَقِيمَ ۝ صِرَٰطَ ٱلَّذِينَ أَنْعَمْتَ عَلَيْهِمْ غَيْرِ ٱلْمَغْضُوبِ عَلَيْهِمْ وَلَا ٱلضَّآلِّينَ

Coran 1:1-7 — Al-Fātiḥa

Il y avait dans le pays d’Uts un homme qui s’appelait Job. Et cet homme était intègre et droit ; il craignait Dieu et se détournait du mal.

אִישׁ הָיָה בְאֶרֶץ עוּץ אִיּוֹב שְׁמוֹ וְהָיָה הָאִישׁ הַהוּא תָּם וְיָשָׁר וִירֵא אֱלֹהִים וְסָר מֵרָע

Job 1:1

Lis ! Au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l’homme d’une adhérence. Lis ! Ton Seigneur est le Très Noble, qui a enseigné par la plume, a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas.

ٱقْرَأْ بِٱسْمِ رَبِّكَ ٱلَّذِى خَلَقَ ۝ خَلَقَ ٱلْإِنسَٰنَ مِنْ عَلَقٍ ۝ ٱقْرَأْ وَرَبُّكَ ٱلْأَكْرَمُ ۝ ٱلَّذِى عَلَّمَ بِٱلْقَلَمِ ۝ عَلَّمَ ٱلْإِنسَٰنَ مَا لَمْ يَعْلَمْ

Coran 96:1-5 — Al-‘Alaq

Plusieurs ayant entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous… il m’a aussi semblé bon, après avoir fait des recherches exactes sur toutes ces choses, de te les exposer par écrit d’une manière suivie, excellent Théophile.

Ἐπειδήπερ πολλοὶ ἐπεχείρησαν ἀνατάξασθαι διήγησιν περὶ τῶν πεπληροφορημένων ἐν ἡμῖν πραγμάτων… ἔδοξε κἀμοὶ παρηκολουθηκότι ἄνωθεν πᾶσιν ἀκριβῶς καθεξῆς σοι γράψαι, κράτιστε Θεόφιλε

Luc 1:1-3

Yā-Sīn. Par le Coran plein de sagesse. Tu es certes du nombre des messagers, sur un chemin droit.

يسٓ ۝ وَٱلْقُرْءَانِ ٱلْحَكِيمِ ۝ إِنَّكَ لَمِنَ ٱلْمُرْسَلِينَ ۝ عَلَىٰ صِرَٰطٍ مُّسْتَقِيمٍ

Coran 36:1-4 — Yā-Sīn

Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham. Abraham engendra Isaac ; Isaac engendra Jacob ; Jacob engendra Juda et ses frères ; Juda engendra de Thamar Pharès et Zara ; Pharès engendra Esrom ; Esrom engendra Aram…

Βίβλος γενέσεως Ἰησοῦ Χριστοῦ υἱοῦ Δαυὶδ υἱοῦ Ἀβραάμ. Ἀβραὰμ ἐγέννησεν τὸν Ἰσαάκ, Ἰσαὰκ δὲ ἐγέννησεν τὸν Ἰακώβ…

Matthieu 1:1-2

Par le Temps ! L’homme est certes en perdition, sauf ceux qui croient et accomplissent les bonnes œuvres, s’enjoignent mutuellement la vérité et s’enjoignent mutuellement l’endurance.

وَٱلْعَصْرِ ۝ إِنَّ ٱلْإِنسَٰنَ لَفِى خُسْرٍ ۝ إِلَّا ٱلَّذِينَ ءَامَنُوا۟ وَعَمِلُوا۟ ٱلصَّٰلِحَٰتِ وَتَوَاصَوْا۟ بِٱلْحَقِّ وَتَوَاصَوْا۟ بِٱلصَّبْرِ

Coran 103:1-3 — Al-‘Aṣr

Lisons côte à côte les premières lignes des deux Livres. Le simple fait de comparer leur entrée en matière dit quelque chose de leur nature. La Bible commence comme un récit : « Au commencement… », « Il y avait un homme… », « Plusieurs ayant entrepris de composer un récit… », « Généalogie de… ». Le Coran, lui, ne commence pas. Il parle — il loue, il ordonne, il jure par les astres, il prononce des lettres seules dont nul ne sait le sens. Deux régimes de langage, deux registres d’origine.

Le style biblique : une voix humaine qui raconte

L’Ancien Testament s’ouvre en mode narratif. La Genèse pose le cadre cosmique avec la sobriété d’un conte : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre »1. Le livre de Job, lui, commence comme une histoire : « Il y avait dans le pays d’Uts un homme qui s’appelait Job »2. La formule hébraïque אִישׁ הָיָה (« ish hayah ») est strictement l’équivalent du « il était une fois » des contes occidentaux. Le récit s’avance comme un homme parlerait d’un autre homme.

Le Nouveau Testament accentue encore cette dimension humaine. Luc l’évangéliste s’adresse à un destinataire nommé, Théophile, et explique pourquoi il écrit : parce que « plusieurs » ont déjà entrepris la même chose, et qu’il a fait, lui aussi, ses propres « recherches exactes »3. C’est l’attitude d’un historien, pas d’un inspiré. Matthieu, de son côté, ouvre son Évangile par une généalogie : « Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham »4 — quarante-deux générations égrenées comme on déroule un arbre familial.

Quatre textes, quatre auteurs distincts, mais un même registre : celui d’hommes qui racontent. La voix narrative est partout présente. On sent l’écrivain au travail, son intention, son projet — parfois même ses sources. Rien dans cette manière n’évoque la transcendance pure : tout y respire l’humain qui se penche, qui ordonne, qui compose.

Le style coranique : une parole qui n’a pas d’auteur humain

Le Coran ne commence par aucune généalogie, aucun récit, aucune dédicace. Sa première sourate — Al-Fātiḥa, l’Ouvrante — est une prière, sept versets de louange et de supplique adressés directement à Allah : « Louange à Allah, Seigneur de l’univers… Guide-nous dans le droit chemin »5. Aucune narration. Une orientation immédiate vers le divin.

La toute première révélation que reçut le Prophète, selon la tradition islamique, n’est pas un récit non plus : c’est un ordre« Lis ! Au nom de ton Seigneur qui a créé »6. Pas de « il était une fois », pas de narrateur qui se présente : une parole impérative, sans préambule, qui s’adresse à un homme jusque-là illettré et lui commande de proclamer.

Plus déconcertant encore : 29 sourates du Coran s’ouvrent par des lettres isolées dont le sens même reste, à ce jour, un secret divin. La sourate Yā-Sīn commence ainsi : « Yā-Sīn. Par le Coran plein de sagesse »7. Aucun écrivain humain qui chercherait à émouvoir, à instruire, à séduire son lecteur ne commencerait par « Y-S ». Ces lettres — alif-lām-mīm, ḥā-mīm, kāf-hā-yā-ʿayn-ṣād — ne sont pas un effet rhétorique : elles sont, depuis quatorze siècles, l’aveu humble que le langage humain ne peut tout dire de la parole divine.

Le Coran ouvre aussi régulièrement par des serments cosmiques qui n’ont aucun équivalent biblique : « Par le Temps ! »8, « Par le Soleil ! », « Par l’aube ! », « Par les anges qu’on envoie en rafale ! ». Une voix qui jure par sa propre création s’adresse à l’humanité depuis une hauteur où aucun écrivain n’a accès.

Deux entrées, deux origines

Quand on lit la Bible, on entend des hommes. On reconnaît leur main, leurs choix de narration, leurs cadres familiers. C’est précisément la signature de ce que les Évangiles eux-mêmes revendiquent : des récits humains autour d’une figure divine. Quand on lit le Coran, le rapport s’inverse : il n’y a pas de narrateur humain, il y a une voix — qui ordonne, qui jure, qui prononce des syllabes que personne ne décode. Aucun esprit humain n’aurait choisi de commencer un livre destiné à toute l’humanité par « Y-S » ou « A-L-M ». C’est tout l’argument du Coran sur lui-même : cette parole ne peut venir d’un homme.

  1. Genu00e8se 1:1 (Louis Segond). Texte hu00e9breu massoru00e9tique. ↩︎
  2. Job 1:1 (Louis Segond). Texte hu00e9breu massoru00e9tique. ↩︎
  3. Luc 1:1-3 (Louis Segond). Texte grec du Nouveau Testament u2014 traduction Nestle-Aland. ↩︎
  4. Matthieu 1:1-2 (Louis Segond). Texte grec. ↩︎
  5. Coran 1:1-7 (sourate Al-Fatiha), traduction du Complexe du Roi Fahd. ↩︎
  6. Coran 96:1-5 (sourate Al-‘Alaq), premiers versets revelu00e9s selon la tradition islamique. ↩︎
  7. Coran 36:1-3 (sourate Yu0101-Su012bn). Les lettres u00ab Yu0101-Su012bn u00bb font partie des u00ab lettres mysterieuses u00bb (huruf muqatta’at) qui ouvrent 29 sourates et dont la signification demeure un secret divin. ↩︎
  8. Coran 103:1-3 (sourate Al-‘Asr). Sourate bru00e8ve ouverte par un serment cosmique : u00ab Par le Temps ! u00bb. ↩︎