28 mai 2026 5 min de lecture Islamologia

Noé : prophète ivre dans la Bible, prophète béni dans le Coran

BibleCoran

Noé « but du vin, s’enivra, et se découvrit au milieu de sa tente ».

Genèse 9:21

Paix sur Nûh dans tout l’univers ! Ainsi récompensons-Nous les bienfaisants. Il était du nombre de Nos serviteurs croyants.

Coran 37:79-81

Au réveil, Noé prononça la malédiction : « Maudit soit Canaan ! qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! »

Genèse 9:25

Noé — Nûh en arabe — est l’archétype du prophète constant : celui qui a appelé son peuple à Dieu pendant des siècles avant le déluge. La Bible et le Coran s’accordent sur l’épisode du déluge lui-même. Mais ils divergent profondément sur ce qui se passe après. Le récit biblique se termine sur un épisode embarrassant — ivresse, nudité, malédiction injuste — que le Coran ne mentionne nulle part.

Ce que dit la Bible : ivresse et malédiction

Le livre de la Genèse, après avoir raconté le déluge, ajoute une scène dérangeante. Noé plante une vigne, en boit le vin et s’enivre : « Noé commença à cultiver la terre, et planta de la vigne. Il but du vin, s’enivra, et se découvrit au milieu de sa tente »1.

Son fils Cham (Ham) le voit nu et le rapporte à ses frères. Sem et Japhet, eux, couvrent leur père sans regarder. Quand Noé se réveille de son ivresse, il prononce une malédiction. Mais — point notable — cette malédiction ne tombe pas sur Cham, qui l’a vu, mais sur Canaan, le fils de Cham : « Lorsque Noé se réveilla de son vin, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet. Et il dit : Maudit soit Canaan ! qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! »2.

Cette malédiction d’un enfant innocent — Canaan, qui n’avait rien fait — deviendra l’un des textes les plus lourds de conséquences de la tradition biblique. Pendant des siècles, ce passage a été interprété comme justification de l’esclavage des peuples noirs et africains.

L’interprétation rabbinique : un acte plus grave que la simple vue

Le récit biblique laisse perplexe. Pourquoi une malédiction aussi lourde — l’esclavage perpétuel de toute une lignée — pour ce qui n’est, en apparence, qu’une simple vision de la nudité paternelle ? La disproportion a très tôt frappé les commentateurs juifs eux-mêmes. Pour le Talmud comme pour les principaux midrashim, il faut chercher derrière le texte un acte bien plus grave que la simple vue.

Deux opinions traversent la tradition rabbinique, rapportées dans un même passage du Talmud5 :

  • Rav enseigne que Cham a castré Noé, le privant ainsi de la possibilité d’engendrer un quatrième fils — et donc d’écarter sa propre descendance d’une part d’héritage.
  • Shemuel soutient une lecture plus sombre encore : Cham aurait abusé sexuellement de son père livré au sommeil de l’ivresse.

Le Midrash Bereshit Rabbah6 reprend ces deux thèses sans trancher, signe que la tradition rabbinique elle-même perçoit dans le texte biblique une opacité qu’il faut combler.

L’argument exégétique est tiré du texte hébraïque lui-même. Genèse 9:24 dit littéralement : « Noé se réveilla de son vin, et il sut ce que son plus jeune fils lui avait fait ». Le verbe employé est asah (עשה) — « faire, agir » : il suppose une action, et non une simple posture passive de spectateur. Rashi, dans son commentaire de référence7, souligne explicitement ce point : la sévérité de la malédiction et le vocabulaire actif convergent — quelque chose s’est passé, que le récit voile pudiquement.

Ainsi, même les commentateurs juifs traditionnels — gardiens du texte massorétique et nullement suspects de partialité anti-biblique — reconnaissent que le récit, tel qu’il est, est embarrassant. Embarrassant au point d’imaginer pire que ce qu’il raconte, pour rendre la malédiction théologiquement supportable. Le Coran, lui, n’a aucune de ces contorsions à faire : Noé y est intact, glorieux, exemple parfait pour les croyants. Son silence sur cet épisode entier n’est pas une omission : c’est la marque d’une tradition où les prophètes ne sauraient subir, ni infliger, de telles indignités.

Ce que dit le Coran : Noé, prophète béni et constant

Le Coran ne mentionne aucune ivresse, aucune malédiction injuste. Noé y est décrit comme l’un des cinq prophètes « doués de résolution » (Ulu al-‘Azm). Toute une sourate (la sourate 71, Nûh) lui est dédiée — récit de son appel patient et ininterrompu à son peuple.

Au lieu d’une scène d’ivresse, le Coran salue Noé avec un honneur particulier : « Paix sur Nûh dans tout l’univers ! Ainsi récompensons-Nous les bienfaisants. Il était du nombre de Nos serviteurs croyants »3.

Le Coran rappelle l’âge exceptionnel de Noé et son combat ininterrompu : « Nous envoyâmes Nûh vers son peuple. Il demeura parmi eux mille ans moins cinquante années »4. Une vie entière d’appel à Allah, dans la patience et la fidélité.

Deux visions opposées du même prophète

La Bible referme l’histoire de Noé sur une scène d’ivresse et une malédiction génératrice de violences interprétatives à travers les siècles. Le Coran n’en dit rien — il garde du prophète l’image d’un appel constant, d’une patience hors du commun, et d’une bénédiction divine sur sa personne et sa descendance.

Là encore, le Coran refuse de salir la mémoire des messagers de Dieu.

  1. Genu00e8se 9:20-21 (Louis Segond). ↩︎
  2. Genu00e8se 9:24-25 (Louis Segond). ↩︎
  3. Coran 37:79-81, traduction du Complexe du Roi Fahd. ↩︎
  4. Coran 29:14, ibid. ↩︎
  5. Talmud Babylonien, Sanhedrin 70a. Discussion de Rav et Shemuel sur ce que Cham fit a Noe. ↩︎
  6. Midrash Bereshit Rabbah 36:7, commentaire rabbinique sur Genese 9:24. ↩︎
  7. Rashi, commentaire sur Genese 9:24 : u00ab il sut ce que son plus jeune fils lui avait fait u2014 le verbe asah implique un acte, non une simple vue u00bb. ↩︎