29 mai 2026 4 min de lecture Islamologia

Aimer ses ennemis et … haïr ses proches !

BibleCoran

Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent.

Matthieu 5:44

Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple.

Luc 14:26

Deux paroles de Jésus, l’une et l’autre rapportées comme parole authentique du Maître, mais qui se contredisent frontalement. Dans le Sermon sur la montagne, il enseigne le pardon le plus universel qui soit : aimer même ses ennemis. Quelques chapitres plus loin, dans Luc, il pose une condition à la qualité de disciple qui prend exactement le mouvement inverse : il faut haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs — et même sa propre vie. Comment un seul et même homme peut-il enseigner, dans le même cycle de paroles, l’amour absolu et la haine absolue ? La contradiction n’est pas marginale : elle frappe au cœur de l’éthique évangélique.

« Aimez vos ennemis » : la parole du Sermon sur la montagne

Le passage de Matthieu 5:44 fait partie du Sermon sur la montagne, considéré par la tradition chrétienne comme le cœur de l’éthique de Jésus. Sa portée est radicale : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent »1.

L’enseignement renverse la morale antique du talion et même celle du simple bon voisinage : il ne s’agit pas seulement de ne pas rendre le mal pour le mal, mais d’aimer celui qui veut votre perte. Plus rien n’est exclu du devoir d’amour : ni l’ennemi politique, ni le persécuteur, ni le maudisseur. C’est le sommet éthique du discours évangélique.

« S’il ne hait pas son père… » : l’exigence du disciple en Luc

Et pourtant, quelques chapitres plus loin, le même Jésus profère ceci : « Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple »2.

La liste est exhaustive : parents, conjoint, enfants, fratrie — et même soi. Tous les liens d’affection naturelle sont visés. Le verbe employé en grec est miseō (μισέω), qui signifie strictement « haïr, détester »3. Il n’est pas un terme atténué : dans l’Épître aux Romains, Paul l’utilise pour traduire la parole divine « J’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü », en parallèle direct d’agapaō (« aimer »). Ce n’est donc pas une hyperbole sémitique vague — c’est le contraire exact d’aimer.

Une tentative d’harmonisation insuffisante

Pour atténuer la difficulté, certains apologètes invoquent un parallèle plus doux en Matthieu 10:37 : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi »4. La formulation matthéenne, plus mesurée, suggérerait que Luc aurait durci le propos, et qu’il faudrait lire « haïr » comme un simple « aimer moins ».

L’argument ne tient pas. D’abord, parce que le texte de Luc est aussi canonique que celui de Matthieu : il est reçu, transmis, lu liturgiquement depuis vingt siècles comme parole inspirée. Ensuite, parce que le grec miseō n’admet pas, en lui-même, la lecture atténuée que cette harmonisation lui impose : on ne lit jamais ailleurs « haïr » pour signifier « préférer moins ». Enfin, parce que la contradiction reste, même réduite à sa version la plus tempérée : « aimer son ennemi » et « aimer ses parents moins que moi » n’est pas un programme cohérent — c’est un partage en deux mouvements opposés, l’un vers l’extérieur (l’ennemi), l’autre contre l’intérieur (la famille).

Une parole qui se renverse elle-même

À supposer même que « haïr » ait ici une nuance d’éloignement plutôt que de détestation active, la difficulté reste entière : comment ordonner d’aimer l’ennemi au-dehors, et de se détacher de la mère et du père au-dedans ? L’ennemi y gagne ce que les proches y perdent. La parole évangélique, ici, ne se complète pas : elle se renverse. Et le lecteur, sommé de choisir entre les deux versets, se retrouve sans norme stable — l’un dit blanc, l’autre dit noir, sans qu’aucune voix tierce ne vienne arbitrer.

  1. Matthieu 5:44 (Louis Segond). ↩︎
  2. Luc 14:26 (Louis Segond). ↩︎
  3. Matthieu 10:37 (Louis Segond) : u00ab Celui qui aime son pu00e8re ou sa mu00e8re plus que moi n’est pas digne de moiu2026 u00bb. Variante moins frontale du meme propos. ↩︎
  4. Grec : u03bcu03b9u03c3u03adu03c9 (miseo) u2014 u00ab hair, detester u00bb. Le terme n’a rien d’attenue dans l’usage neotestamentaire (cf. Romains 9:13 u00ab J’ai aime Jacob et j’ai hai Esau u00bb : u03bcu03b9u03c3u03adu03c9 y est mis en parallele direct d’agapao, sans aucune nuance hyperbolique). ↩︎